Michèle GELLERT analyse et critique la proposition avancée par le SNP de créer un ordre professionnel.
Le rapport sur la question d’un ordre professionnel rédigé par le S.N.P et remis à Francis Brunelle en date du 08.9.06 interroge. En effet, ce terme d’ordre professionnel et les conséquences qui en découlent sont particulièrement inquiétants. J’essayerai dans le texte qui suit de dégager les idées-forces de ce rapport et d’en proposer une analyse.
L’ordre comme espace de démocratie ?
Commençons par reprendre la définition que le SNP donne dans son texte : "un ordre est un organisme qui représente l’ensemble d’une profession. Sa légitimité tient de son élection au suffrage universel de ses membres ". (1)
Ici, "l’ordre" se décline comme un lieu démocratique d’autant plus démocratique que ses membres sont élus au suffrage universel. C’est d’ailleurs sur ce principal aspect que le S.N.P. récuse l’idée que les ordres d’aujourd’hui puissent avoir une quelconque référence aux ordres créés sous le gouvernement de Vichy dans "la mesure où ce régime en avait fait (de l’ordre) un lieu de refus de la démocratie, selon un système qui a été radicalement transformé à la Libération ". (2)
L’ordre comme lieu de regroupement pour la profession.
Pour le SNP seul l’ordre peut permettre le regroupement de toute une profession : "Le vœu de regroupement de la profession de psychologue n’est pas nouveau mais force est de constater que nous n’y sommes pas parvenus par les moyens associatifs ou syndicaux déjà existants. Dans la tradition politique française, il semble bien que seul l’ordre professionnel puisse créer cette organisation unique avec (ses prérogatives spécifiques) d’une profession ". (3)
Le SNP ne s’interroge guère sur le pourquoi et le comment de tels regroupements n’ont pu voir le jour. Il ne s’étend pas non plus pour expliquer en quoi une organisation professionnelle ne pourrait exister qu’en référence à un ordre et on a bien du mal à saisir ce que les psychologues tireraient comme avantage d’une telle instance, la question de la légitimité à être reconnu allant ici de pair avec celle d’une mise au pas, commanditée par l’état. (4)
"Faire le choix d’un ordre professionnel a un coût : au sens littéral d’abord, puisque cela implique le versement obligatoire d’une cotisation pour chaque professionnel et un coût politique aussi, puisque cela suppose, en recevant délégation de la puissance publique, d’accepter la part d’exigence dans sa négociation avec celle de l’Etat, " démontrant, là encore, la rigidité extrême d’une telle instance puisque l’oubli ou le refus de paiement de la cotisation impliquerait l’impossibilité d’exercice. Le SNP impose et ordonne ne laissant qu’une place illusoire à la discussion entre professionnels. Ceux-ci n’auront plus, si une telle instance voyait, le jour qu’à obéir et à se soumettre. Car, plus inquiétant encore, est l’encadrement par l’état de l’activité des psychologues et l’on peut se demander comment les représentants d’une certaine catégorie de la profession s’en remettent ainsi à l’état pour légitimer leur pratique. Mais l’explication se trouve peut-être dans les points suivants.
"L’ordre professionnel a vocation de réglementation de la profession et de la garantie de sérieux de celle-ci auprès des usagers par le biais de la sanction aux manquements au code de déontologie dans une référence aux textes judiciaires. (…) Mais faire le choix de l’ordre signifie du même coup aller jusqu’au bout de la logique engagée par la place centrale que nous avons voulu donner à la déontologie, c’est à dire jusqu’aux sanctions qu’entraînerait le non-respect de cette déontologie ". (5)
Légaliser le code de déontologie, se l’approprier, se leur faire sien, telles sont les prérogatives de l’ordre. Surveiller et punir ; telle serait donc l’éthique du SNP qui n’a cesse - dans son rapport - d’infantiliser et de déresponsabiliser ses "ouailles", supposés avoir besoin de la "carotte et du bâton" pour être des "psy" respectables… A moins que le SNP, par le biais d’un ordre, n’ait pour d’autre vocation que la volonté de vouloir séparer ce qu’il pourrait nommer le "bon grain de l’ivraie" ?
C’est sans doute dans l’avant dernier point du rapport que l’on peut argumenter dans ce sens : là, le SNP rappelle la question du titre unique de psychologue. Mais pour eux celui-ci n’est qu’une coquille vide dans la mesure où il n’a pas été possible "dans le cadre de l’application des directives européennes sur l’harmonisation des diplômes, de faire respecter les exigences de cette loi pour les ressortissants d’autres pays de la communauté. Seules ont pu, en France, faire reconnaître leur spécificité des professions qui sont représentées par des ordres ". (6)
A partir de là, la logique devient imparable : "un ordre professionnel serait à même d’apporter une garantie sur la protection du titre, puisqu’il serait la seule institution à pouvoir le délivrer ".(7)
Ainsi accepter l’ordre serait remettre en question de la loi du 25 juillet 1985 concernant le titre de psychologue. Pourtant, la revendication d’un titre unique de psychologue tient plus du miroir aux alouettes que d’une quelconque réalité tant les pratiques et les orientations théoriques des psychologues diffèrent. Derrière cette question de titre unique se dessine aussi l’idée que le diplôme seul ne sera plus suffisant puisque seul l’ordre donnera ou non le titre permettant l’exercice professionnel. La distinction entre diplôme et titre apparaît et il y a là quelque chose de bien mystérieux auquel il est nécessaire d’être particulièrement vigilants.
Conclusions et commentaires.
Dans cette volonté d’encadrer le SNP ne semble pas voir ou ne veut pas voir ce qui relève de la soumission à la plus haute autorité qui est celle de l’Etat. Il ne se rend pas compte que les marges de manœuvre seront très limitées. Reprenant à son compte cette nécessité "de protéger les usagers contre les charlatans" en créant un ordre professionnel de psychologues, le SNP se perd et prend le risque de s’enfermer et d’enfermer toute la profession dans les méandres du pouvoir. Cette tentation de l’ordre, voulu par un syndicat professionnel de psychologue va de pair avec l’incapacité dudit syndicat d’assumer son rapport au manque, là où la notion de Loi viendra se substituer à celle du Désir. Enfin, le SNP sous couvert de d’une caution étatique se présente comme l’autorité absolue pour toute une profession, autorité à laquelle les autres ne pourront que se soumettre. Par cet acte le SNP, se confine soi-même dans « une conviction de supériorité, une bonne conscience dirigiste, une mentalité de manager des relations de l’homme avec l’homme (…) .(8) Figure de l’apôtre, de Dieu ou de ses saints, le SNP, dans sa version laïque, n’est rien de plus q’une élite corporative de spécialistes s’investissant eux-mêmes de leur propre mission" .(9)
Octobre 2006
1 Syndicat National des Psychologues. Commission Déontologie et Ordre Professionnel. Rapport sur la question de l’ordre professionnel, Mars 2006, p. 14.
2 Ibid p. 14.
3 ibid, p.14.
4 ibid, p. 14-15.
5 Ibid, p. 15.
6 Ibid, p 16
7 Ibid, p. 16
8 G. Canguilhem. Etudes d’histoire et de philosophie des sciences concernant les vivants et la vie. Vrin, 1958, p.379.
9 ibid. p. 380.
Vous pouvez nous contacter en remplissant le formulaire suivant.
Une réponse vous sera adressée dans les meilleurs délais.
Afin de vous tenir informé de l’activité de l’association, vous pouvez vous inscrire à notre liste de diffusion en entrant votre adresse électronique dans le champ ci-dessous.
Vous pourrez à tout moment vous désinscrire de la liste en cliquant sur le lien "Cliquez ici pour modifier votre abonnement" en pied de message.