Avec Freud !

par Alexandre Gouthière

Association des
psychologues freudiens

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Depuis l’aube de sa découverte, Freud a mené un rude combat contre le sort que les autorités médicales ont réservé à la psychanalyse : rejet haineux dans un premier temps, puis tentative d’appropriation par restriction de son exercice au seul domaine de la médecine. Sa position à ce sujet n’a jamais varié. Il l’énonce avec force dans un texte qui se révèle aujourd’hui d’une brûlante actualité : « [...] j’épouse clairement la cause de la valeur propre de la psychanalyse et de son indépendance par rapport à son application médicale »[1] écrit-il. 

Dès les premières pages, il fait état d’une intuition qui motive sa position, intuition dont il avait le secret. Il dit interpréter la volonté d'« incorporation »[2] de la psychanalyse par la médecine comme un rejeton de la haine dont celle-ci a premièrement témoigné à son encontre. Il dit sa méfiance vis-à-vis de « la façon des médecins de racoler la psychanalyse »[3], se demandant « s'il s'agit là d'une appropriation avec le dessein de détruire ou de conserver l'objet »[4].  

Je soutiendrais ici, comme l’ont dénoncé nos collègues de l’École de la Cause freudienne en mai dernier[5], que l’entreprise qui consiste à vouloir faire aujourd’hui des psychologues des professionnels paramédicaux procède du même mouvement. La psychanalyse a en effet grandement contribué à la formation des psychologues en France. Beaucoup s’orientent aujourd’hui de sa méthode clinique dans leur pratique quotidienne. Et je crois que l’on peut dire que par extension, la psychologie dans notre pays est héritière de la position de Freud vis-à-vis de la médecine.

C’est donc cet héritage qui est aujourd’hui attaqué par le dernier rapport de l’Académie de médecine  sur les pratiques rassemblées sous le chapeau de « psychothérapies ». Bien sûr, ce n'est pas la psychanalyse qui est directement mise au fronton du rapport, mais la façon dont les rédacteurs la dénigrent à plusieurs reprises ne laisse aucun doute sur le dessein qui habite la manœuvre. Celle-ci s’inscrit d’ailleurs dans la série des attaques discriminatoires et des tentatives d’évincement dont la psychanalyse fait l’objet depuis des années de la part des autorités sanitaires.

Alors au fond, pourquoi cette haine ? Freud nous le dit dans son texte : parce que la psychanalyse met au jour des vérités insupportables aux yeux de nombreux médecins, heurtés dans leurs préjugés et leurs principes moraux. C’est évidemment toujours vrai. Mais pour ce qu’il en est des enjeux bureaucratiques actuels, j’ajouterai : parce que l’inconscient est par nature ingouvernable. Bien plus, c’est lui qui gouverne et pour le découvrir, il faut en passer par un dispositif de parole qui requiert l’association libre, dispositif qui échappe par nature à la volonté de contrôle et au règne d’un Moi qui se croit tout-puissant. 

Ainsi, les pratiques de parole basées sur ce dispositif se prêtent mal à l’exigence actuelle de captation de chiffres, qui est l’émanation folle d’une ambition de gouverner, dont la dimension sans limites dévoile la volonté de jouissance. L’argument de l’efficacité, à nouveau avancé dans le rapport, n’est qu’un prétexte, comme toujours. Les pratiques des psychologues orientées par la psychanalyse sont efficaces. Leurs effets thérapeutiques rapides ne sont plus à démontrer. Il suffit d’écouter les professionnels qui en usent au quotidien, de lire leurs publications, mais aussi de considérer les témoignages de nombre des personnes qui en ont fait l’expérience.

En réalité, ce qui sous-tend cette entreprise c’est un déni de l’inconscient, déni qui est dans l’air du temps[6]. Ce déni transpire dans nombre de phrases dédaigneuses sur le pouvoir de la parole. C’est clairement la dignité de celle-ci comme recelant une vérité sur le symptôme, qui est attaquée.

Les rédacteurs du rapport font preuve en la matière d’une attitude vis-à-vis de laquelle Freud était déjà très lucide. Pour « la psychologie des profondeurs »[7], nous dit-il en effet dans son texte, il s’agit d’entrer dans un domaine où la vue des médecins, du fait de leur formation initiale, peut être bouchée. Si leur « intérêt pour les facteurs psychiques de la vie n’a pas été éveillé, ils ne sont que trop enclins à les traiter avec dédain, et à en plaisanter comme des choses peu scientifiques. »[8]

Tout en appelant de ses vœux à une collaboration fructueuse avec le corps médical, Freud refuse, en matière de clinique analytique, de faire des non-médecins des thérapeutes de deuxième classe. C’est dans le prolongement de son combat, que s’inscrit celui des psychologues freudiens aujourd’hui !

 

[1]    Freud S., Ma vie et la Psychanalyse. Psychanalyse et médecine, traduction Marie Bonaparte, Gallimard, 1930, format eBook.

[2]    Ibid.

[3]    Ibid.

[4]    Ibid.

[5]    Forum « Arrêtons l’arrêté ! », organisé par l’École de la Cause freudienne, jeudi 27 ami 2021, Forum - Psychologues : Arrêtons l’arrêté - YouTube

[6]    « Je suis ce que je dis : dénis contemporains de l’inconscient », 52èmes Journées de l’École de la Cause freudienne,  19 et 20 novembre 2022.

https://www.associationcausefreudienne-mp.com/evenements-de-l-ecole/52e-journees-de-l-ecf-je-suis-ce-que-je-dis-denis-contemporains-de-l

[7]    Freud S., op cit.

[8]    Ibid.