Trois questions à
Michel Normand

Association des
psychologues freudiens

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Michel Normand est psychologue clinicien, docteur en psychopathologie et psychanalyste. Il a été chargé de cours à l’Université de Nantes et praticien au sein de la psychiatrie publique.

Attaché au Laboratoire EA 4050 Rennes 2, il a également été membre correspondant de l’ECF. 

 

Isabelle Galland :

Votre tribune, publiée dans le journal Le Monde du 29 avril 2022[1], éclaire les mécanismes à l'œuvre pour amener les psychologues au sein des professions de santé. Or, vous montrez bien que la psychologie est une science humaine et que cette spécificité du psychologue d'accueillir l'angoisse et la souffrance psychique est un poumon indispensable, à l'hôpital et partout ailleurs aujourd'hui.

Comment faire entendre cela aux politiques ? Quel discours pourrions-nous avoir face aux termes de « santé mentale » et de « soins psychiques », notions qui tirent la profession du côté du thérapeutique et du médical ? 

 

Dans votre question, en premier lieu, je relève le terme de « poumon » que vous employez pour me renvoyer mon message : manière de qualifier l’écart que notre position tierce permet dans la rencontre avec le sujet en souffrance et qui lui permet de respirer, de se sentir vivant au moment où il nous parle. Ce signifiant tombe à pic et je vous remercie de cette trouvaille qui m’a rappelé que Lacan lui-même emploie ce mot : « L’analyse, c’est le poumon artificiel grâce à quoi on essaie d’assurer ce qu’il faut trouver de jouissance dans le parler pour que l’histoire continue[2] ».

Concernant « les politiques », c’est d’abord à leur intention que j’ai écrit cet article dans un quotidien national en réponse à ce moment très politique qu’ont été à la fois la tenue des Assises de la santé mentale (septembre 2021), la parole présidentielle prononcée alors – qui ( fait rare) nommait les psychologues pour s’étonner publiquement de leur soi-disant « paradoxe » au regard des mesures qu’il avait annoncées concernant le remboursement de leurs actes thérapeutiques – et, enfin, leur mise en place par la CPAM en avril dernier, dans les conditions que l’on connaît. À cette occasion, par cette tribune, j’ai voulu rappeler notre combat lui aussi devenu politique au moment de l’affaire Accoyer en 2003, grâce à l’impulsion que lui a donnée Jacques-Alain Miller, pour la défense de la psychanalyse ainsi que son application à « la psychologie clinique » définie par Freud lui-même (« les relations avec le conflit, avec la vie[3] »), à la thérapeutique inventée par lui (la « cure parlante »), et selon l’orientation donnée par Lacan dès 1964.

Ce « discours aux politiques » donc, nous n’avons eu de cesse de le tenir, particulièrement depuis ces vingt dernières années. Je passe sur les multiples controverses soulevées et les nombreux articles, revues, ouvrages qui ont été publiés pendant tout ce temps à leur intention comme à celle du public. Je renvoie particulièrement aux deux ouvrages collectifs écrits par certains d’entre nous : Le psychologue en service de psychiatrie[4] et Le psychologue en service de médecine[5] : courts et précis, tout y est ! De notre formation initiale, de notre fonction spécifique dans le champ social et institutionnel, de notre position, de notre orientation et de notre pratique en matière de « santé mentale », de « soins psychiques » et du rapport au corps, ceci en collaboration avec les autres disciplines, à condition que soit garantie une interdisciplinarité véritable.

Il faut y ajouter les rencontres avec nos députés en personne ou leurs interpellations par écrit lors des débats parlementaires successifs, le dernier en date à propos de la préparation du texte réglementant le remboursement d’avril à octobre 2021. Je me souviens que ceux de mon département que j’ai eu l’occasion de rencontrer m’avouaient leur ignorance sur ces questions et me renvoyaient vers leurs collègues « spécialistes de la santé » qui étaient médecins, donc partie prenante du discours médical. On le sait, ce discours, aujourd’hui plus que jamais, reste assujetti au discours de la science et ses « conséquences irrespirables pour ce qu’on appelle l’humanité[6] », comme le dit Lacan.

Et pourtant, rien n’y fait : « Ils ont des oreilles mais ils n’entendent pas » ! Au-delà des groupes de pression qui sont nos adversaires désormais connus (voir l’ouvrage collectif L’Anti-livre noir de la psychanalyse[7], on mesure la résistance contre la psychanalyse dévoilée par Freud. Cette résistance, faut-il le rappeler, désigne la véritable lutte engagée contre elle dès son apparition sur la scène publique, par les cercles scientifiques, médicaux, philosophiques et religieux. Dans mon article, paru dans Lacan Quotidien n°930[8], j’ai fait le constat de son échec au plan de la politique (qui inclut la division des écoles de psychanalyse elles-mêmes), face au Sur-moi de notre époque que sont le discours du capitaliste et les neurosciences cognitives (cf. Ce fut le sujet de ma thèse de 2007). Ce qui ne signifie pas sa disparition. Ce serait aussi et paradoxalement une bonne nouvelle : dans cette résistance-même, dans ce ratage, la psychanalyse s’y révèle bien vivante ! Ce qui confirme l’aphorisme de Lacan : « L’inconscient, c’est la politique. »

Que leur faire entendre encore aujourd’hui ? Que la découverte freudienne est cette dimension « constitutive de toute les sciences de l’homme » soulignée par M. Foucault lui-même, et que l’ignorer est priver l’humanité et la civilisation de tout un pan de savoir, que son action repose sur la rencontre singulière d’un sujet, sur l’écoute de sa parole, de ce qui fait son symptôme, de la quête de ce qu’il signifie pour lui et, enfin, que « les mots sont bien l'outil essentiel du traitement psychique[9] » (Freud).

 

Nathalie Georges :

Les départements où s’enseigne la psychologie pourraient-ils ​davantage faire apparaître la spécificité des « soins psychiques » par rapport aux « soins du corps », ainsi que la nécessité de différencier leur prise en charge ? ​Pensez-vous qu'une articulation avec les médecins soit possible dans ce sens ? ​Cela permettrait-il de s'extraire de l'entreprise de para-médicalisation des psychologues qui est à l'œuvre de plus en plus fortement ?

 

À l’époque du DSM où nous sommes, la notion de « soin » (et sa répartition entre le psychique et le corporel) est, vous le savez, une notion équivoque, sauf à en rappeler son sens premier comme l’a fait Winnicott : celui de préoccupation, de souci mais aussi de responsabilité. Partant de là, nous sommes ramenés à la subversion opérée par l’apport freudien concernant tant la notion de maladie, de soin que de guérison, bref de ce qui fait le symptôme et son traitement pour un sujet parlant. Or, nous savons qu’un tel enseignement est soit banni, soit en voie de disparition dans les facultés de psychologie comme de médecine (voir ma réponse précédente). Ce qui limite les conditions d’une « articulation », si tant est qu’elle soit possible.

Il reste que, dans nos pratiques, une collaboration a toujours existé avec les médecins, sans nier les obstacles que sont l’orientation et l’organisation de ces lieux de pratiques (cf. Les modes de recrutement et les fiches de postes). De plus, on observe un progrès dans le fait que l’intervention des psychologues s’est généralisée dans les services de médecine. Cependant, au plan de l’Université – sauf exception, avec le recul de toutes ces années, j’en suis arrivé à ce constat : en dépit des soi-disant évolutions de l’enseignement de psychologie dite encore « clinique » qui s’est détaché de son rapport à la psychanalyse considérée comme « non scientifique » pour se conformer aux paradigmes des sciences dites « dures », les dernières mesures concernant la profession démontrent qu’aucune articulation – au sens linguistique de ce qui relie deux éléments distincts – n’est possible en l’état actuel du discours médical en tant qu’il prétend à être scientifique et à couvrir à lui seul la totalité du champ des savoirs (le « bio-psycho-social »). Ces dites évolutions ont eu ce résultat, comme vous le soulignez, qu’elles n’ont fait que renforcer la para-médicalisation de la profession sous le couvert de cette reconnaissance illusoire et ambiguë du psychologue en tant qu’« expert » – donc celui que l’on consulte pour avis, comme on dit « technicien expert ».

Cependant, au sein de la faculté de psychologie de Nantes, je crois me rappeler que des passerelles ont été instituées en leur temps entre la fac de psychologie et la fac de médecine : elles se réduisaient à l’intégration de psychiatres dans le programme d’enseignement au sein de la fac de psychologie, sans réciprocité à ma connaissance. De plus, dès 2005, la même faculté réduisait l’enseignement de la psychanalyse. Ce mouvement d'assèchement s’est poursuivi dans d’autres universités, y compris dans l’enseignement de la psychiatrie dans les facultés de médecine, dans lesquelles non seulement la psychanalyse a pour ainsi dire disparu, mais la psychopathologie a elle-même été réduite à une portion congrue. Autre remarque : cette spécialité demeure au bas de l’échelle dans le choix des étudiants en médecine et peine même à recruter.

Une dernière remarque à ce sujet : durant ces années, à ma connaissance, notre mouvement n’a jamais reçu un soutien des corporations médicales. Fait significatif : alors que le remboursement des psychothérapies menées par le psychologue oblige le patient à passer par un médecin prescripteur et évaluateur, cette charge supplémentaire n’a suscité ni désapprobation ni refus de la part de leurs organisations professionnelles. Alors qu’elles n’ont de cesse de dénoncer la surcharge de leur activité, eux qui sont la plupart du temps déjà débordés par des demandes de consultations habituelles auxquelles ils ne peuvent répondre – sans compter les déserts médicaux apparus sur le territoire. 

 

Solenne Albert :

Tu étais aux premières loges, en 2003, pour lutter contre l’amendement Accoyer. Tu avais animé une soirée, à Nantes, avec je crois, l’InterCoPsycho, à laquelle je me souviens être intervenue. J’étais alors jeune praticienne, j’avais témoigné de l’importance cruciale de la psychanalyse dans ma formation et dans ma pratique clinique que je débutais. C’est à cette période-là qu’a été créée l’Association des psychologues freudiens, à l’initiative de Jacques-Alain Miller. Pourrais-tu nous donner ta vision de l’évolution de ce qui pèse sur les psychologues orientés par la psychanalyse – et de ce qui menace de plus en plus nos pratiques – depuis cette date charnière de 2003 ?

 

Chère Solenne, évidemment je conserve intact le souvenir de ces années 2003-2005 d’intense mobilisation des psychologues et des futurs professionnels (dont tu faisais alors partie). Dans la foulée des Forums psy lancés par J.-A. Miller (qui m’avait demandé d’y intervenir), j’ai également participé à la création de l’Association des psychologues freudiens et de l’InterCoPsycho. Ce moment inaugurait la survenue des « psys » dans le champ politique et venait renforcer l’action syndicale pour laquelle, il faut le reconnaître, les psychologues, dans leur majorité, ne se sentaient que peu concernés auparavant.

 

Depuis 2003, qu’est-ce qui ne cesse pas de nous menacer dans nos pratiques ? En plus de mes réponses qui précèdent, je puis ajouter ceci : après les textes réglementaires de mars 2021 concernant le dépistage des TND[10], les derniers textes en date (février 2022) qui réglementent le remboursement des psychothérapies menées par les psychologues et qui s'appliquent maintenant ne sont ni opportunistes ni « électoralistes » (comme je l'ai lu dans une motion) mais sont la traduction de ce puissant mouvement de fond que nous avons tenté d'endiguer – sans succès à ce jour, nous devons en convenir… Leur mise en place dans des conditions inchangées en dépit des mouvements d’opposition des psychologues dès leur expérimentation en 2018 augure mal de la suite.

Comme je l’avais écrit en son temps, nous savons que cette vague n'a cessé de déferler depuis une vingtaine d'années dans notre pays. Elle manifeste une volonté d'un pouvoir médical – surtout psychiatrique – qui n’a de cesse de vouloir assujettir les psychologues et de faire obstacle à leur pratique clinique surtout quand elle est freudienne. Dans son fond, il vise Lacan et son retour à Freud dans notre pays. Il nous rappelle que la psychanalyse, au début de sa diffusion en France, a été ignorée ou rejetée par les instances académiques et qu’elle a d’abord été reconnue dans les milieux littéraires et artistiques (Cf. Breton et les surréalistes).

Avec l’organisation actuelle de la médecine, le pouvoir de ses représentants au plan des institutions, que ce soit au sein de l’Assemblée Nationale, des ministères (DGOS, IGAS), l’HAS, l’INSERM, l’Académie de médecine, l’Ordre des médecins, la Fédération Française de Psychiatrie et autres « think tanks » tel l’influent Institut Montaigne, la profession risque d'en prendre « à perpète », sachant que le « secrétaire perpétuel » de la toute puissante Académie de médecine est ce professeur de psychiatrie qui vise à nous réduire à une fonction para-médicale, lui aussi depuis une vingtaine d’années (Cf. Le rapport Pichot-Allilaire[11], 2003). D'où l'intérêt de poursuivre ce combat qui, au-delà de l’exigence professionnelle légitime, maintient vivante la psychanalyse dans le champ social. Par-là, il montre qu’il ne concerne pas seulement l’individu, mais le Sur-moi de notre époque et l’avenir de la "Kultur" – la civilisation et son malaise « sans fin », puisqu'il concerne la cause du « parlêtre ».

Michel Normand

 

[1] https://www.lemonde.fr/idees/article/2022/04/29/remboursement-des-consultations-de-psychologue-une-volonte-d-effacer-freud-et-cette-place-qu-il-avait-acquise-dans-l-histoire-de-notre-temps_6124148_3232.html

[2] Lacan J., « Le jouir de l’être parlant s’articule », La Cause du désir n°101, 2019/1, p. 11-14.

[3] Freud S., (1887-1902) « Lettre à Fliess du 30 janvier 1899 », Naissance de la psychanalyse, Paris, PUF, 2005.

[4] Doucet C. et al., Le psychologue en service de psychiatrie, Masson, 2011.

[5] Doucet C. et al., Le psychologue en service de médecine, Masson, 2008.

[6] Cf. La déclaration de Lacan à France Culture, précédemment publiée dans la revue Le Coq-Héron en 1974 ainsi que dans le Bulletin de l’Association freudienne en 1991. L’enregistrement de cette émission est désormais accessible sur le site de Radio Lacan :http://www.radiolacan.com/fr/topic/213/2

[7] Miller J.-A. (s/dir.), L’Anti-livre noir de la psychanalyse, Paris, Seuil, 2006.

[8] Normand M., « Constat d’échec », Lacan quotidien n° 930, 2 juin 2021.

[9] Freud S., « Traitement psychique », in Résultats, idées, problèmes, t. 1 (1890), Paris, PUF, 1984, p. 12.

[10] Troubles neuro-développementaux

[11] https://www.academie-medecine.fr/sur-la-pratique-de-la-psychotherapie/