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Actualités d’un siècle



Nathalie Georges-Lambrichs
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Nous découvrons grâce à l’ouvrage paru sous la direction de Sébastien Ponnou un nouveau lieu ; la maison d’édition nîmoise nommée Champ social. Elle existe depuis 2008 si j’en crois ce que j’ai pu trouver sur internet. Des ouvrages de certains de nos collègues y sont déjà publiés, ainsi que des livres commentant le Séminaire de Lacan, dus à un professeur montpellierain, Jean Ansaldi, qui ne cache pas son intérêt pour la théologie protestante. Si le lieu interprète, j’ajouterai que Nîmes est la patrie de Jean Paulhan, et je citerai de lui un petit texte moins connu des lecteurs de Lacan que Le guerrier appliqué, qui est un discours. Prononcé lors du Congrès de l'association « Les Enfants du Gard » le 17 mars 1962, il a été publié, avec 12 crocodiles, emblème de Nîmes, dessinés par R. Wogensky, sous le titre Les Reboussiers ou le parti du contraire. « Personne ne sait dire non comme un Nîmois quand c’est non qu’il faut dire. Ils sont reboussiers[1], comme on dit chez nous. » (p. 14).

Voilà qui est de bon augure.


Par un des hasards qui sont toujours au rendez-vous de l’opération « ranger sa bibliothèque », je suis re-tombée sur un article du très regretté professeur François Sauvagnat, publié dans le n°13 de La petite Girafe en 2001[2] sous le titre « Une entité controversée : l’hyperactivité avec trouble déficitaire de l’attention ».

L’auteur y explorait avec force précisions et références américaines les fondements et la lente mise au point de ladite entité. La chose était, dit-il, en passe de devenir un véritable « cas d’école », au carrefour des « enjeux tant subjectifs que sociologiques, économiques et politiques » (p. 52).

Ainsi l’histoire de la fabrique de ce syndrome épouse celle de la psychanalyse : isolé en 1917, le syndrome est appliqué spécifiquement à l’enfant à partir des années 1930, où la ritaline fait son apparition. La montée fulgurante de la délinquance aux États-Unis éclaire le recours de masse aux tranquillisants dans une population précaire, scolarisée dans le contexte de la libre circulation des armes léthales.

La Ritaline fait l’objet d’un nouveau lancement à la fin des années 80 (p. 57). En 1988, un livre de Barbara Ingersholl paraît sous le titre Your hyperactive Child. L’idée d’une « pharmacologie cosmétique » se fraye un chemin. Mais les critiques se font jour aussi, dénonçant la parenté entre Ritaline et cocaïne : « effet stimulant immédiat et “descente” déprimante, ”perte d’appétit et difficultés d’endormissement” » (p. 58).

Notons que l’idéologie du self-help que nous voyons déferler aujourd’hui en France est active dès ces mêmes années 80/90. Même si la part obscure d’un lobbying visant à déclassifier la Ritaline des stupéfiants est dévoilée, le fait est que les États-Unis se sont taillé la part du lion (90%) de ce marché ; et la complaisance des médias fait douter de leur complicité, sue ou insue.

Ainsi nous retrouvons-nous, grâce à l’ouvrage de Sébastien Ponnou, à ce carrefour, entre sociologie (devenue sociomanie avec Philippe Sollers), économie devenue capitalisme financier, et politique[3] en proie à ses dérives où, tels les élèves apprentis magiciens de Poudlard dont Jean-Claude Milner faisait le portrait en résistants en 1984. Hyperactifs, Harry et Hermione ? Et que dire de la persécution qui s’abat aujourd’hui sur l’auteure de leurs jours, pour avoir exprimé sur twitter son émotion et son angoisse face à un récent féminicide commis par un sujet transgenre ?[4]

C’est à notre tour, un par un, de désobstruer des voies déjà frayées par ceux qui nous avaient précédés et d’y engager nos corps, pour y retrouver les sources auxquelles notre mémoire courte s’était déjà abreuvée, sans les tarir. Pour les renouveler, à la lumière de ce qui reste de singulier à considérer, au milieu du tout chiffré/déchiffré.

[1] Une note précise que bien que ne comportant pas d’accent aigu, le mot se prononce comme s’il en avait un. [2] Le Choix de la névrose, La petite girafe n°21, mars 2001, Paris. [3] Cf. Jean Paulhan, Les Reboussiers ou le parti du contraire, collection Métempsychoses LIX, Babel éditeur, 81200 Mazamet, juin 1996 : « L’homme du Gard est démocrate. Il est démocrate justement parce qu’l reconnaît à chaque citoyen le droit d’être reboussier. Nous avons connu ce principe [démagogique] qui avait tranché du temps de la IVème République que n’importe quel Français, pourvu qu’il soit député, pût faire, au choix, un Ministre de la Marine, des Affaires étrangères, de l’Éducation nationale, et même de la Littérature ou de la Peinture. Bref, n’importe qui était bon à n’importe quoi. On sait quels ont été les résultats de ce système. Ils ont été effrayants. Autant il est souhaitable qu’un citoyen, en démocratie, se prononce en toute liberté sur les questions qui le touchent directement, – sur ses amours, sur sa religion ou ses opinions politiques – autant il est absurde qu’on lui demande son avis sur le tonnage des navires de guerre, sur les meilleurs procédés pour faire de la peinture sur soie ou sur l’avenir du roman. Ce sont là des affaires de spécialistes ». Ces « affaires de spécialistes » sont bien ce qui nous requiert aujourd’hui, et fait de chaque psychologue le spécialiste de ce qui le concerne, et qui, comme dans la cour de récréation de son enfance, que cite encore Paulhan, où catholiques et protestants comparaient leurs mérites respectifs, discute ferme et bataille quand il juge qu’il le faut. [4] Cf. Paris-Match, semaine du 3-10 avril 2023.

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