Au commencement était le rapport de l'IGAS (2019)

Valérie Bussières


Croire que la pandémie de la Covid19 est la raison du remboursement de séances chez le psy, est hélas !, un leurre. Imaginer que le dispositif « Monpsy » est le produit des Assises de la santé mentale et de la psychiatrie de septembre 2021, c’est être ailleurs. Penser la charité au temps du capitalisme est une erreur. Pourquoi ? Parce que, simplement, il est question d’économie et de volonté de contrôle de la profession de psychologue et surtout de sa formation.

Une même ligne directrice autoritaire

Pour traiter ces trois points, je m’appuierai sur le rapport de l'IGAS[1] rédigé en octobre 2019, donc avant la pandémie. Tout est là, en gestation. Car, de ce rapport de l’IGAS à l’arrêté du 10 mars 2021 « relatif à la définition de l'expertise spécifique des psychologues »[2] à la Proposition de loi visant à la création d’un ordre des psychologues déposée le 7 avril 2021[3] en passant par le rapport de l’Académie nationale de médecine du 18 avril 2022, la visée capitaliste d’attaque de la profession est la même.

La bourse sans la vie !

On notera que l’arrêté du 10 mars 2021 est à l’initiative du ministre de la santé mais aussi de celui de l'économie. La liaison santé et finance est évidente dès la première ligne, comme dans le rapport de l'IGAS de 2019. L’objectif est clair : mobiliser les psychologues ayant une activité libérale et prévoir de façon conditionnée un remboursement par l’assurance maladie »[4]

Le dispositif « Monpsy » est déjà là en substance. Dans ce rapport, l’enjeu est d’inscrire au centre du dispositif le médecin généraliste qui devra être « la porte d’entrée », posant l’indication de soins psychiques. La tarification décrite est celle déjà en place sur la plateforme de l’assurance maladie et du gouvernement[5] qui distingue deux tarifs : un pour la « Consultation d’évaluation » et un pour les « Consultations d’accompagnement psychologique de soutien » limitées à 10 séances. Cette tarification est calculée à partir de la rémunération des psychologues de la fonction publique hospitalière.

Haro sur la profession de psychologue : un maître qui commande !

Si le projet d’un Conseil de l’Ordre des psychologues a pour visée « d’obtenir une cohérence dans les actions des professionnels, permettant en échange des retours plus constructifs », il cherche aussi à répertorier le « nombre et […] la répartition géographique des psychologues cliniciens mobilisables pour participer au parcours de soins coordonnés »[6]. Voilà donc des psychologues mobilisables, au service des autorités, voire, même des autorités militaires ![7]. Nous y sommes donc, du côté du maître qui ordonne et force à entrer dans le rang !

La formation de psychologue : faire tabula rasa !

Si le but est de mettre au pas les psychologues, la stratégie pour l’obtenir est de cadenasser sa formation. Le premier point du rapport de l'IGAS stigmatise la formation « éloignée du système de soins », elle « échappe à la maîtrise des autorités de santé »[8] et elle « manque de scientificité et de spécificité : les contenus théoriques seraient trop généralistes (ex : philosophie au niveau licence) »[9]. On peut lire le mépris mis à jour pour la philosophie, discipline qui, au printemps de cette même année, était largement attaquée[10].

Il y a une volonté très claire de stigmatiser l’orientation psychanalytique aussi bien du côté de la pratique que de la formation. Les propos du Pr Graziani (membre de l’AFTCC [11]) sont calomnieux : « Le positionnement particulier des psychologues cliniciens français par rapport à la plupart de leurs homologues européens ou nord-américains tient à l’histoire. Il y a trente ans, la plupart des psychologues cliniciens étaient d’obédience psychanalytique, et rejetaient à ce titre toute forme de contrôle social (ne pas dépendre de l’administration de la santé, de l’assurance maladie ou du pouvoir médical) tout en considérant la possibilité d’un remboursement contreproductif pour la guérison du patient (selon le principe qui veut que le travail lui en coûte). Cette prédominance historique du fait psychanalytique n’a sans doute pas favorisé le rapprochement des contenus pédagogiques et des pratiques cliniques des autres professions de soins, notamment du fait de leur éloignement de la culture de l’évaluation scientifique et des recommandations de bonnes pratiques qui en découlent »[12].

De plus, le diktat de l’évaluation n’est pas en reste. Ce rapport indique que la formation des psychologues ne permet pas de « disposer de bases à l’évaluation des pratiques »[13] et pointe « le manque de référentiels de bonnes pratiques »[14]. L’exigence de ce rapport oriente vers la formation aux TCC « avec des approches thérapeutiques dont l’efficacité est scientifiquement fondée »[15]. On peut rétorquer à cela l’efficacité des thérapies psychanalytiques[16]. En effet, lors du forum « Psychologues : Arrêtons l’arrêté »[17] , Thomas Rabeyron – professeur de psychologie clinique – a exposé : « On assiste à un regain d’intérêt pour la psychanalyse à l'étranger et à une démonstration de son efficacité ». En effet, « les thérapies psychanalytiques ont des processus qui mettent en mouvement des changements après la thérapie et induisent des changements en profondeur, plus que les TCC ». Il ajoute que « Les études démontrent que les thérapies psychanalytiques sont plus efficaces que la pharmacologie et au moins aussi efficaces que les autres thérapies. »[18]

Enfin, c’est aussi la formation pratique, les stages cliniques, qui sont pointés, « la valeur pédagogique » étant trop « variable »[19]. Aussi, pour y remédier, l’ARS va labelliser les stages selon des conditions d’agréments, « afin de prendre en compte les flux (formation initiale) et les stocks (validation des acquis d’expérience) de psychologues cliniciens susceptibles d’intervenir dans les parcours de soins coordonnés »[20]. La formulation lève le voile sur la notion comptable et la dimension de gestion avec l’emploi de ces termes de « flux » et de « stock », tout est dit !

[1] Rapport de l’IGAS, n°2019-002R, « Prise en charge cordonnée des troubles psychiques : état des lieux et conditions d’évolution », https://www.igas.gouv.fr.

[2] consultable sur https://www.legifrance.gouv.fr/jorf/id/JORFTEXT000043328970

[3] https://www.assemblee-nationale.fr/dyn/15/textes/l15b4055_proposition-loi#

[4] Rapport de l’IGAS, op.cit., p.3.

[5] https://www.psyenfantado.sante.gouv.fr/faq#psy

[6] Rapport de l’IGAS, op.cit., recommandation n°3, p.53.

[7] selon une des significations du terme « mobilisable » cf CNRTL,

https://www.cnrtl.fr/definition/mobilisable

[8] Rapport de l’IGAS, op.cit., p.10.

[9] Ibid, p. 21.

[10] Cf. Lebovits-Quenehen A., « Philo en terminale, exit Marx et Freud ? », Libération, 15 avril 2019.

https://www.liberation.fr/debats/2019/04/15/philo-en-terminale-exit-marx-et-freud_1721516/

[11] Association Française des Thérapies Cognitivo-Comportementales.

[12] Rapport de l’IGAS, op.cit., encadré n°3, p.21.

[13] Ibid, p.21.

[14] Ibid., p.41.

[15] Ibid., p.4.

[16] Cf. Rabeyron T. (2020), « L’évaluation et l’efficacité des psychothérapies psychanalytiques et de la psychanalyse », L’Evolution Psychiatrique, 86 (3).

https://www.sciencedirect.com/science/article/pii/S0014385520301110

[17] Forum du 26 mai 2021, organisé par l’ECF, suivi par près de 10 000 personnes en direct sur youtube : https://www.youtube.com/watch?v=TCtOuCZBOVc

[18] BRUN A., RABEYRON. T., « Psychothérapies psychanalytiques, leurs évaluations », in Ce que les psychanalystes apportent à l’université,Alain Ducousso-Lacaze éd., Toulouse, Érès, 2021, p. 111-119.

[19] Rapport de l’IGAS, op.cit., p.21

[20] Ibid., p.44

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