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Disparition du sujet de la parole et avènement de l’objet de la neurobiologie



Carole Niquet
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Les thérapies par la parole ont toujours été dans le collimateur des censeurs en tout genre. L’Académie nationale de médecine s’en fait désormais le détracteur avec la publication d’un rapport intitulé « Psychothérapies : une nécessaire organisation de l’offre » publié le 18 janvier 2022. Cette vénérable institution oriente la politique gouvernementale dans le domaine médical, d’où l’importance de lire attentivement ses productions. Soulignons avant tout qu’elle sort de son champ de compétence en se prononçant sur la thérapie dite psychodynamique, autrement dit la thérapie par la parole. Or cette dernière ne dépend ni de la médecine générale, ni des spécialités médicales. On comprend donc notre perplexité quand l’Académie nationale de médecine se prononce sur elle. La méconnaissance flagrante dont elle fait l’objet dans ce rapport trouve peut-être en cela son explication.

Les Psychologues freudiens se devaient de réagir en s’appliquant à lire minutieusement ce texte afin d’en mettre à jour les thèses, les préjugés, la doctrine idéologique qui préside à son écriture, et les implications tout en les critiquant avec une grande pertinence. La brochure propose vingt-et-un articles qui balaient tous les thèmes relevés dans le rapport et alertent sur un avenir aux accents orwelliens.

Le rapport de l’Académie nationale de médecine critique la multiplicité des approches thérapeutiques et prône la solution que serait La psychothérapie asservie et aliénée au médical, evidence based, of course ! Car La psychothérapie ne peut être qu’une, et le protocole Un est standardisé s’appliquant aux objets humains mesurables et quantifiés en datas dont les applications web pourront d’ailleurs bientôt s’occuper.

L’être humain n’est plus considéré par le médical (devenu science médicale) comme un sujet de la parole, un parlêtre, mais comme un objet de la science. Lacan nous avait prévenu dans Radiophonie : « […] la science est une idéologie de la suppression du sujet »[1]. La contrepartie en serait l’avènement de l’objet de la science – un objet mesuré, quantifié et décrit désormais en datas. La souffrance psychique est expliquée par la maladie organique visualisée à l’aide de l’imagerie médicale, donc objectivée par l’image. Alors qu’on rabat la causalité psychique sur la causalité matérialiste, la souffrance n’est plus qu’un trouble neuro-développemental. Répétons : le parlêtre n’intéresse pas la neurobiologie pour laquelle seul l’objet mesurable et maîtrisable importe. Il s’agit de « nous rendre comme maîtres et possesseurs de la nature », ainsi que l’affirme Descartes dans le Discours de la méthode. Le parlêtre avec sa « clocherie » n’y contribue pas vraiment alors que l’objet-animal a un comportement, une trajectoire calculable. Il est contrôlable par le dressage et modifiable par une intervention chirurgicale ou chimique sur l’objet cerveau. Notons au passage, le paradoxe qui consiste, dans nos sociétés à reconnaître de plus en plus l’animal comme un sujet de droit (et non plus comme un meuble ainsi qu’il figurait auparavant dans la loi) alors que l’homme tend à être animalisé dans ce qu’il y a de plus objectal.

Ainsi que le souligne l’analyse critique des Psychologues freudiens, la parole libre du sujet n’est-elle pas au fondement de la démocratie[2] ? Réduire l’être humain à l’objet de la science neurobiologique va dans le sens du totalitarisme qui empêche toute parole singulière de s’exprimer. Au-delà du médical, c’est donc une conception de l’humain et de son avenir qui est en jeu. L’analyse critique du rapport donne les clés de compréhension de ce qui se trame ainsi que les arguments pour contrer l’idéologie médico-scientiste.

L’inconscient n’est ni mesurable, ni quantifiable. Gageons que le symptôme fera obstacle et que l’inconscient subvertira les neuro-médico-certitudes en s’érigeant telle une énigme face à une fausse science scientiste totalisante dans sa compréhension du monde, si ce n’est totalitaire. L’inconscient a encore sans doute de beaux jours devant lui…

[1] Lacan J., « Radiophonie », Autres écrits, Paris, Seuil, 2001, p. 437. [2] Association des Psychologues freudiens, Psychologues : l’heure du choix, septembre 2022, p. 12-13.

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