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L’être sexué en question




Valérie Bussières
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Face aux questions identitaires déroutantes que posent parfois les 15 ou 18-25 ans et aux nouvelles demandes déstabilisantes faites aux psychologues en libéral et en institutions, le Journal des Psychologues, revue mensuelle en ligne de psychologie française pour les professionnels et les étudiants en psychologie, propose pour cette rentrée un dossier d’une quarantaine de pages intitulé : « Genre et identité. Questions pour l’adolescent » avec une bibliographie riche et précise. On peut y lire que les demandes de consultations et d’accompagnement de sujets embrouillés par les délicates questions d’identité sexuelle ont augmenté, et continuent à augmenter de manière exponentielle au cours de ces dernières années.

Sollicité régulièrement pour des demandes de transition, le Dr Jean-Pierre Deffieux, psychiatre et psychanalyste, repère comment le sujet « vient dire ce qu’il est » ou le flou et l’indétermination à laquelle il se confronte. Ces demandes peuvent être entendues comme la manifestation d’un nouveau régime de la parole où le dire s’est substitué à la pensée : par le fait d’une déclaration immédiate, je suis ce que je dis et j’intime à celui à qui je le dis de le croire, sans doute aucun. Cela ne vous rappelle-t-il pas un certain « je pense donc je suis » ? Eh bien, c’est fini, et un nouvel axiome s’y est substitué, comme le psychanalyste Jacques-Alain Miller l’a heureusement formulé, Je suis ce que je dis mettant en lien l’être et la parole. Alors, est-il encore possible d’entendre derrière le dit, le dire du sujet ?

Comme J.-P. Deffieux l’indique, ces sujets souhaitant réaliser une transition de genre cherchent à obtenir dans le réel un accord entre l’identité et le corps. Mais il constate que, régulièrement, la transition ne fait pas tout et ne suffit pas à celui qui l’a voulue et y a consenti pour ressentir cet accord. S’adresser à un psychologue, un psychanalyste, mettre des mots sur sa souffrance, permet souvent de retrouver des points d’appui dans une existence bouleversée par ces questions d’identité sexuée. Le malaise dans la civilisation avec le déclin de l’ordre symbolique a pour effet une errance du sujet, de son désir. La multiplication des identifications genrées pourrait faire croire que le sujet décide d’un choix sexué.


C’est sur cette question complexe du choix sexué que Stéphanie Morel poursuit la réflexion. L’adolescence est une délicate transition qui exige un temps-pour-comprendre[1], une logique de temporalité subjective. L’orientation sexuelle se construit à partir du désir qui articule les sexes. Faute de repères symboliques, « la dimension du réel du sexe s’impose en faveur d’une multiplication idéologique et identitaire ». Elle note avec justesse qu’« une suprématie du sujet du droit sur le sujet de la parole » a pour conséquence le déni de l’inconscient et le refus de l’interprétation[2]. Avec cette autodétermination, le sujet est réduit à son corps alors pris dans la spirale « du droit au changement de sexe » validé par les pouvoirs publics et ce, même avant la majorité dans certains pays.

S. Morel constate le lien entre la généralisation de l’accès au savoir et les modifications du rapport à l’Autre qui ne médiatise plus notamment les questionnements à la puberté. Elle explique pas à pas que « se déterminer n’est pas équivalent de s’autodéterminer ». Écouter un sujet c’est prendre en compte la faille entre ce qui se dit et ce qu’on veut dire, et cela vaut pour les adolescents comme pour tout un chacun : personne ne peut tout dire. Une fois cet impossible clairement situé, l’horizon s’ouvre, pour chacun qui a à inventer sa solution face à l’énigme de l’être sexé, pas sans l’Autre. C’est ce que démontre si justement le cas clinique d’Elsa publié dans l’ouvrage La solution trans,dont S. Morel fait une lecture enseignante en soulignant le travail subtil notamment auprès des parents désemparés. D’emblée, il s’est agi d’entendre derrière la certitude du dit, l’impasse de l’être.

Ces deux auteurs m’ont éclairée pour orienter ma pratique de psychologue auprès de jeunes parfois décidés et de leurs parents bien souvent démunis. Le discours analytique, loin d’être éloigné de ces questions complexes, est au plus près de la subjectivité de son époque. De la lecture de ce dossier, les Psychologues freudiens pourront s’orienter pour se repérer dans ces enjeux contemporains et faire accueil à la parole singulière, au dire, adressé à un Autre, qui relève toujours d'une position subjective qui ne peut être abordée qu’avec précaution.

[1] Cf. Lacan J., « Le temps logique et l’assertion de certitude anticipée », Paris, Seuil, Écrits, 1966, p. 197-213. [2] Cf. Miller J.-A., Intervention lors de l’ouverture de la table ronde : « La question trans dans la psychanalyse et pour la psychanalyse », du colloque : Interroger la féminité aujourd’hui, deuxième acte « La féminité, le phallique et la question transsexuelle », à Espace analytique, Paris, 29 mai 2021.

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