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L'inconscient et le cerveau, rien en commun... mais quelque chose à y faire!




Alexandra Didry
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Commentaire de Nathalie Georges-Lambrichs
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Tandis que les neurosciences se répandent dans de nombreux domaines, dans un service de neurologie – plus qu’ailleurs – l'accent maximum est mis sur l’image du corps, dont celle du cerveau qui semble la prolonger. Ainsi, dans le centre hospitalier d’expertise dans lequel je travaille comme psychologue, les ressources sont orientées vers la réalisation de diagnostics différentiels de maladies neurodégénératives pour des sujets jeunes. Des formes complexes et rares de mutations génétiques peuvent en effet s’exprimer chez le sujet en âge de travailler, parfois de manière si précoce que le savoir de la science, malgré la modernité des moyens d’investigation, est mis sous tension pour établir un diagnostic différentiel, chez ces patients montrant des affinités troublantes avec une symptomatologie psychiatrique. Dans un contexte de plein exercice d’une neurologie outillée de moyens d’investigation en voie d’expansion, les symptômes sont « objectivés » : c’est précisément le cœur de cette délicate expertise. Dès lors, quelle place pour la dimension psychique du symptôme et l’accueil de la souffrance du sujet dans un service logiquement « tout neuro » ?


Une telle entreprise diagnostique est déroutante pour tous les experts des sujets jeunes souffrant de telles maladies, car la sphère mnésique ou cognitive est loin d’être la seule concernée dans les plaintes exprimées au début de la maladie. Dans plus d’un cas sur cinq[1], un diagnostic de burnout est posé par un psychiatre, témoignant d’une rupture psychique et sociale, accompagnée d’angoisse chez le sujet et d’une impuissance pour les proches assistant à l’évolution, parfois fulgurante, d’une étrange maladie sans nom. Au fil des consultations, j’ai pu relever que l’histoire subjective de l’entrée dans la maladie a cela de remarquable qu’elle concerne des changements dans la personnalité des personnes aimées, comme me le confie les proches qui en souffrent. En effet, les troubles initiaux, généralement associés à des syndromes dit anxiodépressifs, s’accompagnent de ruptures dans les habitudes, de troubles discrets dans le langage, souvent masqués par des perturbations dans le lien à l’autre et à l’environnement, d’un vécu de débordement, de moments de perplexité ou d’absence à soi non dialectisés, d’une incapacité à faire, à décider de choses habituelles, parfois d’un rapport étranger au corps. Il est ainsi courant que les patients nous soient adressés par des psychiatres qui se questionnent sur la possibilité d’une autre causalité et nous suggèrent de procéder à des investigations susceptibles de confirmer leur hypothèse. C’est à ce moment qu’une expertise diagnostique est indispensable pour nommer l’affection neurologique éventuelle et déclencher la mise en place adéquate des aides sociales, humaines et thérapeutiques qui s’imposent. Un tel diagnostic implique une haute expertise différentielle et un sens clinique aiguisé. Mais quelque chose n’est pas résorbé par les investigations neurologiques : la subjectivité du patient, sa détresse.


L’annonce, prononcée par le neurologue, fait notamment événement : elle produit un arrêt dans une métonymie liée à une errance diagnostique, errance dont la durée peut excéder plusieurs années. L’importance du diagnostic précoce ne fait pas débat, eu égard au cataclysme engendré par cette maladie, dont l’issue qu’induit le terme « dégénératif » produit un effroi qui s’étend aux proches. Le temps d’un « deuil blanc » s’ouvre alors avec des temporalités et des défenses propres à chaque sujet.

Lors de nos consultations psychologiques de « reprise d’annonce », nous nous intéressons à ce qui subsiste de la vie mentale du sujet effacée derrière l’imagerie, à la manière dont l’organisme est marqué par les événements subjectifs et le rapport à l’autre. Ces facettes du symptôme ne sont pas résorbées dans les données neurologiques. En effet, l’imagerie cérébrale ne permet jamais de « voir » le sujet dans le cerveau, jamais de s’intéresser au « sentiment de la vie », ni au désir qui a présidé à sa venue au monde [2], avant la maladie. Dans cette division où « ça parle » et ça insiste, là où le réel se loge, nous soutenons les modes de nouage singuliers du sujet, qui tient parfois à un fil ténu, une petite invention – comme la couture pour telle patiente – ainsi qu’à un savoir-y-faire singulier du proche. Tandis que la cognition et ses mécanismes ont une valeur universelle, l’inconscient, lui, ne se partage pas, « il a pour chaque sujet une valeur singulière » [3] . Dans l’abord de ces sujets jeunes frappés par une maladie qui affecte les ressources subjectives, le pari du transfert est décisif, à condition d’accepter de se laisser surprendre par cette clinique du réel. Des phrases d’une grande poésie peuvent émerger, et leur adresse à un interlocuteur à ce moment se révèle alors précieuse. 

Ces conditions d’une possibilité d’ouverture à la part subjective du symptôme – à côté de l’imagerie cérébrale – me semblent tenir au désir de quelques neurologues, témoins d’une dimension psychique qui excède l’exercice proprement neurologique. Cela provoque-t-il « l’angoisse du scientifique » ? Pour ma part, c’est dans l’inadéquation partielle entre les données subjectives et objectives que je peux trouver ma place et apporter un appui au patient, en prenant le temps d’écouter sa parole et son angoisse, son explication personnelle de ce qui bouleverse sa vie. Cela ne serait pas possible sans l’appui d’un service intégrant la dimension humaine aux enjeux de soins, ainsi qu’une nécessaire humilité partagée par l’équipe pluridisciplinaire, rendant ainsi possible des inventions sur-mesure pour chaque patient. 


Pour conclure, je dirai que si une hétérogénéité structurelle entre l’inconscient et la structure cérébrale apparaît radicale, je compléterai l’aphorisme « Inconscient et cerveau, rien en commun » [4] par un : « mais quelque chose à y faire ! ».


[1]  Olivieri, P., Hamelin, L., Lagarde, J., Hahn, V., Guichart-Gomez, E., Roué-Jagot, C., & Sarazin, M. (2021). Characterization of the initial complaint and care pathways prior to diagnosis in very young sporadic Alzheimer’s disease. Alzheimer's Research & Therapy, 13(1), 1-6.

[2]  Leguil C., « L’inconscient et le sentiment de la vie », Mental n°40 L’inconscient et le cerveau, rien en commun, p. 58.

[3]  Guéguen, P.-G., « L’inconscient réel ou neurosciences : un choix crucial », Mental n°40, op. cit., p. 43.

[4] Ibid


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