L'institution mise à mal à l'ASE...



Certaines institutions de l’Aide Sociale à l’Enfance accueillant notamment les dits « incasables » se sont substituées de fait en « services d’internats pédopsychiatriques à bon marché », me disait un pédopsychiatre de la région. S’ajoutent à cela les listes d’attentes (12 à 18 mois) dans les CMP enfants-adolescents, les CMPP, CAMSP de l’associatif. Des parents en situation précaire ont témoigné du placement de leur enfant, faute d’avoir obtenu de l’aide suffisamment tôt pour leur enfant autiste avant que la situation ne se dégrade.

À titre d’exemple, dans un des services où j’interviens en tant que psychologue clinicienne, parmi les vingt-et-un enfants accueillis (âgés de dix-huit mois à six ans), sur trois groupes différents, huit sont autistes, neuf présentent des « dits TED[1] » de type psychose infantile précoce. Un professionnel travaille seul, quotidiennement, avec un groupe de sept enfants (voire huit, car souvent en sureffectif). Dans les institutions spécialisées relevant de la MDPH[2] et accueillant ces mêmes enfants, le quota d’encadrement est au minimum doublé.

Bien que nous fassions remonter toute cette réalité clinique, et la souffrance des professionnels qui va de pair avec les conditions de travail, nous ne sommes pas entendus. Les équipes de direction ne sont pas épargnées ; elles sont envahies de demandes urgentes de projets innovants pré-formatés et de tableaux en lien avec l’évaluation. Leurs instances de réflexion à plusieurs se font de plus en plus rares. Elles agissent et exécutent, pendant que d’autres démissionnent ! Il existe une réelle volonté des pouvoirs publics et de la machine bureaucratique – reposant sur des logiques de gestionnaires et des techniques de management dont les conséquences sont pires que les bénéfices attendus – de ne rien vouloir savoir de la réalité du terrain.

Les évaluateurs et les passeurs de commandes nous proposent de « soigner le mal par le mal[3] » en faisant fi de la clinique, de notre expérience, en repoussant des pratiques dites trop anciennes, comme la psychanalyse. Ils nous disent, en s’incluant : « Nous ne sommes plus assez bons », « Nous devons être plus agiles et plus innovants », « Ne vaut-il pas mieux embaucher des psychomotriciens dont nous savons vraiment ce qu’ils font ? », « Est-il nécessaire de laisser autant d’heures aux psychologues dans leurs plannings pour des espaces de paroles aux enfants ? » Les professionnels, contre leur désir, ne participent plus systématiquement aux réunions cliniques hebdomadaires pour des raisons de gestion d’heures supplémentaires.

Il s’agit bien, en toile de fond, tant du côté de l’enfant que du professionnel, d’écraser la dimension subjective et celle de la parole, de mettre au pas tout le monde. Cette nouvelle idéologie de l’agilité, du pouvoir d’agir vite et de l’innovationprésentée comme un remède et une urgence impérative tout en dépréciant nos pratiques, conduit au final à la « dépression des institutions.[4] » Il y a beaucoup d’arrêts maladie ou de démissions, et très peu de candidatures. Pour y pallier, les professionnels en poste doivent travailler davantage et s’épuisent !

Face à cette contingence, ne faut-il pas tenter de passer de l’impuissance à l’impossible ? Avec le soutien de quelques-uns, j’essaye de démontrer – avec conviction et au cas par cas, qu’avec bon nombre d’enfants et de parents, il ne sera pas possible de mettre en place ce qui nous est demandé. Comment ? En partant de la langue de l’Autre et en m’appuyant sur des effets thérapeutiques rapides et d’apaisement chez certains enfants. Effets qui sont issus de notre pratique clinique analytique à plusieurs, et pas sans leur consentement. Cela peut faire point d’arrêt chez cet Autre de la gestion et du rendement, mais nous devons aussi, après-coup, mettre en avant qu’il ne s’agit pas de recettes universelles, pour tous, car la perche nous est aussi tendue de ce côté. Sans cesse, nous devons veiller à ne pas céder sur notre désir de clinicien.

Après trente années de recul, je peux affirmer que le discours analytique permet, d’une part, de transformer la plainte en levier et, d’autre part, de maintenir éveillé le désir en chaque sujet dans les institutions afin qu’elles restent des lieux donnant envie d’y vivre et d’y travailler. C’est pourquoi résister, pas seul mais à quelques-uns, en vaut la peine !

[*] Aide Sociale à l'Enfance

[1] Troubles Envahissants du Développement

[2] Maison Départementale pour les Personnes Handicapées

[3] Delarue A., « OPA des TCC sur le marché du stress », Le Nouvel Âne, n°10, février 2010.

[4] Leguil F., « Ce que parler veut dire », Conférence à Lille, ACF CAPA, 26 mars 2022.

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