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La recherche scientifique est-elle sérieuse ?



Anne Colombel-Plouzennec
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Le tout-neuro, ce nouvel objet que l’association des Psychologues freudiens nous propose d’analyser, met en tension vraie science[1], ou plutôt effets et usages de la recherche scientifique dans notre temps, et psychanalyse.


Discours de la science

Lacan situe les enjeux du discours de la science dans son texte « La science et la vérité », dont Jean-Louis Gault nous en donne sa lecture dans son article intitulé « La naissance de la science moderne »[2].

Retenons en particulier ceci, issu du franchissement opéré par Descartes avec le cogito :

« La science, au sens moderne, est ce savoir qui rejette le sujet. C’est sa condition d’existence, sa beauté et sa puissance. Cette “forclusion” du sujet rend compte du développement exponentiel qui caractérise le discours scientifique ainsi désarrimé. Alors que les savoirs traditionnels étaient toujours lestés par quelque élément de subjectivité, et ne pouvaient donc aller au-delà d’un certain point, il n’y a désormais plus aucun frein mis au déchaînement des petites lettres mathématiques ».

Pour s’inscrire dans la perspective de la science en effet, pas d’idée a priori, « il vaut mieux ne pas être trop encombré par sa subjectivité, ses doutes, ses affects »[3]. C’est à cette condition de l’ascèse radicale de toute subjectivité, mythologie ou théologie[4] qu’est assurée la fécondité du processus scientifique, son pouvoir étant de transformer le réel. Ainsi le discours de la science avance-t-il inexorablement en un mouvement asymptotique de progrès.


Discours de l’université versus discours de l’analyste

Ce sont les produits de ce discours de la science qui se prennent ensuite dans les rouages des institutions de recherche, des universités, comme des instances sanitaires, sociales et médico-sociales. C’est donc aussi ce à quoi les psychologues ont affaire, nommément : les effets du discours universitaire. Dans le Séminaire XIX, Lacan déclare ceci :

« La recherche scientifique […] c’est très exactement ceci, il n’y a pas loin à chercher – c’est une recherche bien nommée en ceci qu’il n’est pas question de trouver, en tout cas rien qui dérange le public »[5].

Comment entendre cette assertion à première vue si paradoxale ?

La suite du propos nous éclaire, car Lacan nous apprend qu’« une question de recherche scientifique » lui a été soumise par un « Comité de recherche scientifique sur les armes » qui lui demande d’apprécier un projet de recherche sur le thème de la peur, impliquant allocation d’un crédit substantiel, sur le plan de « la qualité scientifique du programme, ses résonnances sociales et pratiques, la compétence de l’intéressé, et ce qui s’ensuit ». C’est alors qu’au titre de ce que l’on nommerait aujourd’hui son expertise ou son évaluation, il relève son propre lapsus calami : au lieu de « I’m blowed over with admiration », il écrit : « I bowled over with admiration », passant de l’intention d’exprimer sa profonde admiration à ceci : « bowl, c’est la boule. Je suis donc boulé », « je suis comme un jeu de quilles tout entier quand une bonne boule le bascule »[6].

Et il ajoute : « Là, nous entrons dans le lapsus, c’est-à-dire dans les choses sérieuses »[7].

Dans ce passage, le plaisant – associé au domaine de la recherche scientifique, telle que relevant du discours universitaire – s’oppose au sérieux, celui de l’émergence de l’inconscient dans ses formations, lesquelles relèvent du discours analytique.

Le sérieux est en effet du côté de la psychanalyse, en tant qu’elle traite de ce qui dérange, de ce qui vient perturber l’arrangement homéostatique, du fait de la survenue de l’insu. Le sérieux est du côté du statut du sujet de la psychanalyse, dans son rapport à la vérité, celle de l’inconscient.

Par opposition, ce qui n’est pas sérieux – mais peut néanmoins être plaisant – c’est le savoir issu des élucubrations de la recherche, qui, dans sa consistance-même autant que dans sa visée, est chose qui obture, répond, et ainsi oublie, refoule la question même, soit la vérité. Ce savoir émousse le tranchant de la vérité. En effet, dans le discours de l’université, le maître (S1), celui qui, dans le discours du maître ne voulait rien, sinon que ça marche[8], est ici passé sous la barre au profit d’un « tout-savoir » (S2) : le maître veut tout savoir. C’est ce que Lacan associe à « la bureaucratie »[9]. Et ce savoir s’adresse à a, l’objet plus-de-jouir, plus-de-connaissance, et produit donc un « $ » qui, de ce fait même, ne peut accéder à ce qui le constitue comme sujet divisé.

Scientisme

Alors, où situer l’idéologie du tout-neuro ?

Le tout-neuro est bien en effet une idéologie, puisqu’il relève d’un corpus doctrinal visant à rendre compte de comportements, dont le fondement et la méthodologie sont strictement scientistes : bien que se référant à la science et s’en justifiant, elle fait fi de son ambition d’exactitude, pour se situer dans le champ des « tours de passe-passe »[10], assénant une auto affirmation qui affine à la certitude. C’est ainsi que « la thèse neuro […], dans sa volonté hégémonique, est devenue tout-neuro »[11].

Tout-neuro sont ainsi ces rouages qui associent à tout coup un effet à la défection d’une zone cérébrale ou d’un processus neuronal, pour en déduire une méthodologie résolutive ou adaptative : « le cerveau est une machine », « il est l’organe où loge toute causalité dite mentale. Le mental s’y réduit au neuronal »[12]. Notons que cette supercherie scientiste est dénoncée jusque dans le champ scientifique[13] !

Ainsi, dans un monde sans boussole ni repère, l’affirmation d’un « c’est comme ça » et le foisonnement d’un savoir vide convergent, obturant le rapport de chacun à son « je ne sais pas ». La méthodologie proposée/imposée vise, non pas un savoir sans jouissance à partir d’un point de forclusion du sujet, comme dans le discours scientifique, mais la jouissance d’un savoir qui forclot, un savoir scientiste.

Ainsi avançons-nous l’hypothèse que le scientisme qui, comme l’indique Philippe La Sagna, « produit le sens que la science efface »[14], relève du discours universitaire.


Ouverture

C’est en acte que Lacan nous propose une issue, ce 9 février 1972, en intervenant à (au moins) deux niveaux : la démonstration qui logifie et la monstration qui rend sensible. Il indique ainsi la voie d’une manière d’y faire, consistant, dans la légèreté d’une plaisanterie, à lire ses « fautes d’orthographe » comme formations de l’inconscient et à en tirer toutes les conséquences.


[1]. Albert S., « Appel à contributions. La colère des psychologues freudiens : NON au tout-neuro ! », 24 novembre 2022, disponible sur internet. [2]. Gault J.-L., « La naissance de la science moderne. Une lecture de la science et la vérité », La Cause du désir, n°84, 2013, pp. 58-64. [3]. Delarue A., « Pluralisation des ségrégations », disponible sur internet. [4]. Castanet H., Intervention aux J52, 20 novembre 2022. [5]. Lacan J., Le Séminaire, livre xix, ... ou pire, 1971-1972, Paris, Seuil, 2011, p. 83. [6]. Ibid., p. 84. [7]. Ibid. [8]. Lacan J., Le Séminaire, livre xvii, L’envers de la psychanalyse, 1969-1970, Paris, Seuil, 1991, pp. 22-24. [9]. Ibidem, pp. 34. [10]. Castanet H., Intervention aux J52, 20 novembre 2022. [11]. Ibid. [12]. Ibid. [13]. Cf. par exemple : « Suis-je mon cerveau ? Albert Moukheiber, docteur en neurosciences », émission Les idées larges, ARTE, disponible sur internet. [14]. La Sagna P., Intervention à la Section clinique de Rennes, le 26 novembre 2022.


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