"Ne pas céder devant l'intimidation"*




Alexandre Gouthière
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Le travail remarquable de nos collègues Jean-Claude Maleval, François Leguil et Patrick Landman, paru récemment sous le titre Position psychanalytique contre le dogmatisme appliqué à l’autisme, est une réponse de taille aux allégations portées à l’encontre de la psychanalyse au sujet de l’autisme, depuis le début des années 2000. Il constitue une riposte, non seulement pour les praticiens de notre champ qui exercent dans ce domaine, mais au-delà pour tous ceux qui s’orientent dans leur pratique quotidienne de la méthode clinique héritée de la découverte freudienne.

En effet, c’est au moyen des données de la recherche la plus récente, mais aussi d’une mise au point sur la littérature psychanalytique de l’autisme, et enfin du témoignage d’une mère confrontée à cette difficile épreuve[2], que ce travail tord le cou à toutes les idées véhiculées sur la psychanalyse par ses détracteurs. Ce que leur rhétorique cache apparaît alors au grand jour : le manque de rigueur méthodologique des travaux sur lesquels elle se fonde et le dogmatisme de leurs auteurs.

Car après cette lecture, l’assise prétendument « scientifique » des déclarations sur la « cause toujours neurologique » de l’autisme, ou encore sur l’efficacité des seules approches rééducatives, apparaît bien mince. On découvre en effet que nombre de travaux français et internationaux « convergent pour considérer que les études existantes en faveur de l’efficacité de la méthode ABA, la plus répandue pour la prise en charge des autistes, ne reposent que sur de faibles niveaux de preuve »[3]. On apprend aussi avec surprise que les autorités sanitaires ont récemment réalisé une évaluation[4] qui pointe le coût financier de l’application exclusive de cette méthode. Et, point très important, nos collègues nous informent que cette même enquête « montre que les études probantes sur la méthode ABA se bornent à chiffrer des améliorations de la cognition et de certains comportements, masquant qu’en matière de changements cliniquement significatifs (adaptation, autonomie, socialisation) ses performances sont médiocres »[5].

Ainsi se vérifie le bien-fondé de la critique faite par Éric Laurent au Québec en 2005[6] sur la méthodologie qui fut précisément celle du rapport de l’INSERM de 2004. À l’époque, nous avait-il indiqué, une petite équipe décidée à prendre la psychanalyse en défaut a mis sur pied un montage rhétorique reposant sur l’évaluation de segments de comportements. L’objectif était d’annuler le consensus qui régnait jusque-là dans la communauté scientifique[7] sur l'équivalence entre les différentes psychothérapies en matière d’efficacité. Et force est de constater depuis, que cette entreprise a terriblement bien réussi.

Mais aujourd’hui, nous découvrons grâce à nos collègues que « la HAS note [elle-même] pertinemment que ‟la frontière entre volet thérapeutique et éducatif est parfois artificielle et floue” »[8]. En effet ajoutent-ils, « parmi les modes d’intervention divers déployés auprès des enfants autistes par les prises en charge institutionnelles à référence analytique ne manque jamais la scolarisation interne ou externe à l’établissement ; comment dès lors évaluer avec rigueur la part qui revient à la référence psychanalytique et celle qui revient aux efforts pédagogiques ? Sans oublier celle qui résulte des divers ateliers (piscine, équitation, etc.) et celle encore relative à la mise en œuvre de techniques de rééducation (orthophonie, psychomotricité…) ? [9] »

Autrement dit, la HAS constate que la méthodologie qui a présidé à ses propres recommandations est fondamentalement biaisée. L'idée que l'on peut étudier le sujet comme un isolat, en le réduisant à un signe clinique, à un comportement, un trouble ou un symptôme pur, en lui soustrayant artificiellement tout le reste, ne tient pas. En matière de symptômes psychiques, l’approche dite « épidémiologique en santé mentale » a beau se draper du manteau de la science – argument repris par le récent rapport de l’Académie de médecine – elle est en réalité telle que la qualifia Jacques-Alain Miller en 2004, à savoir « une fausse science »[10].

Presque vingt ans plus tard, la lecture du travail de nos collègues nous invite donc à reprendre le fil de cette critique, cette fois avec les arguments issues de la recherche scientifique elle-même. Ils nous démontrent en acte ce à quoi nous exhortait Éric Laurent en 2005 : « ne pas céder devant l’intimidation du : ‟ou vous faites ça, ou vous vous vous taisez !” ». « On a changé d’Autre à qui on parle »[11] ajoutait-il, « il faut trouver une façon de parler à ce monde-là »[12].

Nos collègues nous en montrent la voie.

[1] Éric Laurent, « Êtes-vous évaluable ? », Le Pont Freudien, disponible sur internet.

[2] Johanne Leduc, La souffrance des envahis. Troubles envahissants du développement et autisme, Beliveau, Québec, Canada, 2012.

[3] Jean-Claude Maleval, François Leguil, Patrick Landman, Position psychanalytique contre le dogmatisme appliqué à l’autisme, p. 3.

[4] Cekoïa Conseil. Planète publique. « Évaluation nationale des structures expérimentales Autisme. Caisse Nationale de Solidarité pour l’Autonomie. Rapport final », février 2015.

[5] Jean-Claude Maleval, François Leguil, Patrick Landman, op. cit., p. 5.

[6] Éric Laurent, op.cit.

[7] Luborsky L., Rosenthal R., Diguer L., Andrusyna T. P., Levine J. T., Seligman D. A., Berman J. S., & Krause E. D. « The Dodo Bird Verdict is alive and well – mostly », Clinical Psychology : Science and Practice, 8, 2001.

[8] Jean-Claude Maleval, François Leguil, Patrick Landman, op. cit.

[9] Jean-Claude Maleval, François Leguil, Patrick Landman, op. cit., p. 5.

[10] Jacques-Alain Miller, « Allilaire et le clan des palotins », Le Nouvel âne, n°3, janvier 2004.

[11] Éric Laurent, op.cit.

[12] Ibid.

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