top of page

Point sur l’état actuel des psychologues et des options d’évolution du titre




Michel Grollier
.pdf
Télécharger PDF • 562KB


Michel Grollier est psychanalyste, membre de l’ECF et de l’AMP, professeur des universités en psychopathologie à l’université Rennes 2, responsable de la mention PPCP (psychologie : psychopathologie clinique psychanalytique)


Titre unique


Question des Psychologues freudiens : Accepteriez-vous tout d’abord de nous resituer les coordonnées principales de la profession de psychologue ?


Michel Grollier – Un psychologue est une personne possédant le titre de psychologue, protégé par la loi depuis 1985. Si en 1985, il s’agissait de l’obtention d’un diplôme universitaire de haut niveau en psychologie inscrit sur une liste, cela a évolué avec le passage au LMD (Licence, Master, Doctorat) en 2004 en Europe. La maîtrise s’est vue transformée en master, en deux années au lieu d’une année, le second cycle devant préparer à la recherche et à son application professionnelle, alors que le DESS et le DEA relevaient autrefois du troisième cycle.


Si nous prenons le titre tel qu’il fonctionne actuellement, et hormis les cas particuliers, peut obtenir le titre de psychologue tout titulaire d’une mention de psychologie, d’un master de psychologie, et d’un stage d’au moins 500 heures effectué sous la responsabilité d’un psychologue et validé avec l’université. Tous ceux qui possèdent ces éléments peuvent obtenir l’enregistrement de leur titre, la licence et le master devant être en « psychologie » (que ce soit écrit dans l’intitulé et accrédité, en lien avec le RNCP, le Registre National des Compétences Professionnelles, élaboré par les universitaires pour chaque mention), et indépendamment des compléments de la mention.

C’est ce qui s’indique comme « titre unique pour les psychologues », quelle que soit la spécificité de la mention de psychologie et le champ concerné. C’est à ce titre que la formation de psychologue est une formation de sciences humaines.


Par ailleurs, il existe en France, depuis 2004, un autre titre : le titre de psychothérapeute. Si le stage d’au moins 500 heures du psychologue a été réalisé dans le champ de la santé ou dans un lieu relevant de l’action sociale et familiale, le psychologue peut faire valoir son droit au titre de psychothérapeute auprès de l’ARS. Si ce n’est pas le cas, il devra faire un complément et/ou un stage dans ce champ pour accéder au titre de psychothérapeute. Le lien avec le champ de la santé est ici plus important. Ceci est une spécificité française.


Ainsi les psychologues possèdent-ils un titre qui ne dit rien de spécifique sur leur orientation ou leur formation. Ce titre unique relève des sciences humaines. Il n’implique rien de plus précis. La mention comprend toujours l’intitulé psychologie, avec en master une série limitée de mentions spécifiques, liées à l’orientation ou à des champs d’activités. Mais seul le fait que la mention contienne le terme de « psychologie » doit être vérifié. Un complément au diplôme peut être donné précisant le domaine dans lequel la formation s’est exercée.

Cette dimension de titre unique est fondamentale pour préserver notre métier. Le fait que la formation se déroule dans le champ des sciences humaines – dans des composantes sciences de l’homme, sciences humaines ou directement psychologie – est également une garantie que notre profession ne se retrouve pas absorbée par le discours médical.


Les psychologues cliniciens


Depuis les initiatives dans l’université de Lagache puis de Favez-Boutonier, un grand nombre de psychologues, dits cliniciens, interviennent dans le champ de la santé et apparenté, et forment même le gros des troupes de psychologues (dans d’autres champs, certains mettent parfois le titre de côté). Mais si, à l’origine, l’orientation des cliniciens était sans discussion la psychanalyse (dans un vaste éventail de références), ce ne l’est plus systématiquement aujourd’hui (neuropsychologie, psychologie cognitive, psychopathologie intégrative, etc.), sachant que chaque orientation recouvre là aussi un vaste éventail.


P. F. – Pourriez-vous situer la problématique actuelle ?


M. G. – Le parcours de cette jeune profession au cours des années est émaillé de revendications et de conflits. En effet, le versant clinique de la formation des psychologues et leur participation au champ de la santé ont suscité une forte réserve de la part des médecins, et surtout de leurs organisations. Rappelons que, comme tout salarié, dans les institutions, les psychologues sont toujours sous l’autorité d’un cadre supérieur (DRH, directeur) et, dans le champ de la santé, sous la responsabilité thérapeutique d’un médecin qui encadre l’ensemble de l’action thérapeutique et l’accompagnement du patient. Il est intéressant de noter qu’un certain nombre de psychologues (dans des proportions non négligeables) ont choisi de devenir directeurs d’institutions.

Quant à la lisibilité sociale de la profession, notons qu’il y a eu au cours de l’histoire un émiettement des organisations représentatives des psychologues (quand ils s’y inscrivent) avec une constellation d’organisations diverses (entre 160 et 170 enregistrées par le ministère) autour de quelques formations et regroupements plus consistants au niveau du nombre d’adhérents (4 ou 5). Cette tendance s’est accentuée depuis vingt ans. À l’université, il existe une commission nationale représentative des enseignants chercheurs en psychologie (Conseil National des Universités, 16ème section – 2/3 élus, 1/3 nommés par le ministère de l’enseignement supérieur et de la recherche) et bien sûr, il y a aussi des associations comme le SIUEERPP ou l’AEPU.

Sur le terrain, l’autonomie des choix de pratiques des psychologues étant préservée, cela a donné lieu à des expériences extrêmement nombreuses et variées, en fonction des rencontres, bonnes ou mauvaises, des cliniciens d’un bord et de l’autre. Soulignons que médecins et psychologues, lorsqu’ils ont su articuler leurs pratiques, ont pu en tirer des bénéfices dont leurs patients ont profité.



Règlementation


Tout récemment (en 2021) le CNU 16 a soumis au ministère de l’enseignement supérieur et de la recherche la question de la possibilité d’un allongement de la formation pour le titre unique. Les premières discussions dans ce conseil (où les enseignants chercheurs sont parfois aussi membres d’organisations représentatives) ont débouché sur un premier accord entre les différentes orientations (travail, ergonomie, social, cognitive, pédagogie, neuro, cliniques, chacune dans leurs différentes déclinaisons). Une proposition minimum s’en est suivie, portant le titre unique à 6 ans au lieu de 5. Le ministère de l’enseignement supérieur s’est dit intéressé par cette expérience, estimant que la période 2022/2023 laissait place à une réflexion sur ce calendrier au vu du prévisionnel des reformes.

Ce fut immédiatement l’occasion d’un bouillonnement dans les diverses organisations, déjà entre celles que le ministère avait invitées (au vu du nombre, il a malheureusement le choix…) et les autres, mais aussi en lien avec les oppositions d’orientations, de choix politique et de représentations de la profession qu’encadre le titre.


Par exemple, la proposition par certaines organisations d’un doctorat d’exercice (en huit ans) pose des questions :

- D’abord le doctorat d’exercice est réservé aux professions de santé (médecins, pharmaciens, dentistes). Ce qui entraîne la possibilité de participation, voire de responsabilité des médecins dans ces formations. Et cela fait basculer les possesseurs de ce doctorat d’exercice dans le champ santé.

- Ensuite un doctorat d’exercice avec stages cliniques serait réservé aux psychologues cliniciens. Cela suppose que ce diplôme sorte du titre actuel pour être une formation spécifique (les autres psychologues n’ont aucun intérêt pour ce type de formation). C’est non seulement se mettre en concurrence avec les médecins au niveau formation (un doctorat d’exercice en 8 ans dans le champ de la clinique), mais prêter le flanc a une para-médicalisation ou à une tutelle médicale en n’étant plus protégé par un titre unique en sciences humaines. Si certains pays, notamment en Amérique du nord, offrent cette possibilité, l’environnement y est différent et la position médicale aussi.

- Il existe un doctorat d’université en psychologie, mais personne dans la profession ne veut actuellement pousser le titre à ce niveau qui est encadré par des textes Européens, et qui est surtout un haut niveau de recherche universitaire sous la responsabilité des Ecoles Doctorales.


Difficulté


La profession s’affronte à une difficulté :

- Soit rester au niveau master (le nouveau nom de la maîtrise, diplôme de second cycle) et donc entériner la perte de niveau du diplôme post DESS. C’est désormais le niveau de certaines professions notamment dans le champ de la santé, (orthophonistes, kinésithérapeutes, Infirmiers en Pratique Avancée…).

- Soit casser le titre unique et prendre le risque d’un doctorat d’exercice (en huit ans) qui ferait rentrer les cliniciens dans le champ de la santé avec les conséquences possibles de subordination aux médecins. Actuellement les psychologues, de par le titre unique, ne relèvent pas du code de la santé, même dans les hôpitaux. Ils ne sont pas dans le livre IV de la fonction publique et dépendent d’un statut spécifique qui leur garantie l’autonomie de la pratique de leur profession vis-à-vis du médical (le prix à payer en a été leur non présence dans les revalorisations récentes – SEGUR).

- Soit inventer un diplôme spécifique au-delà du Master pour préserver le titre unique, ce qui avait été tenté avec la sixième année, avec une dimension de recherche (notamment une recherche clinique selon les mentions, comme actuellement). Le ministère de l’enseignement supérieur voulait en profiter pour tester des nouvelles modalités de troisième cycle court qui étaient susceptibles d’intéresser d’autres filières.


Plusieurs options


P. F. – Pouvez-vous nous expliquer chacune de ces solutions ? Tout d’abord par exemple, qu’est-ce qu’un doctorat d’exercice ? Celui-ci se ferait en huit années. Quels pourraient en être les avantages et les inconvénients ?


M. G. – Des professions de santé, (pharmaciens, odontologie ...), qui, comme la médecine, ont un statut particulier dans l’université, ont créé des doctorats d’exercice courts en plus des doctorats d’exercice classiques, les autres professions en sont donc revenues, dans le champ universitaire ordinaire, à un second cycle.


P. F. – Pouvez-vous préciser ce qu’est ce doctorat d’exercice ?


M.G. – Il existe pour le champ de la santé des règles particulières qui spécifient le champ académique. Les statuts des enseignants chercheurs y sont particuliers, avec un statut de praticien hospitalier que complète un statut d’enseignant chercheur. En effet ces formations sont ancrées dans la tradition clinique qui met à la base la rencontre avec le patient. C’est pour cela que les formations en santé ont un lien avec le ministère de la santé, puisqu’il s’agit de négocier les places de PUPH (Professeur des Universités Praticien Hospitalier) dans les hôpitaux universitaires, les services de soins associés et les numérus clausus ou leurs équivalents contemporains. Les premiers cycles et seconds cycles répondent à des structures fermées. Le troisième cycle, sur concours, ouvre à des formations de spécialités médicales basées sur l’expérience de terrain – mené auprès d’un professeur des universités praticien hospitalier – à partir de laquelle le jeune praticien extrait une question qu’il met au travail dans sa thèse d’exercice. Cette démarche qui lie étroitement l’expérience et la recherche dans le domaine de la santé est ancienne et logiquement présente dans tous les pays, et n’est pas la même qu’une thèse classique de recherche dans les autres champs académiques, même si en psychologie clinique des psychologues partent de leur expérience de terrain – ce qui commence à poser question aux comités d’éthiques universitaires. Elle est la matrice de la formation permanente à laquelle les praticiens sont assujettis tout au long de leur vie professionnelle.


P. F. – SI nous avons bien compris, la mise en place de ce doctorat de trois ans, pertinent et exigeant, se heurte à toute sortes d’obstacles, notamment économiques. D’où l’hypothèse d’une (seule) sixième année ? Qu’en est-il ? Il semble qu’il y ait deux options :

- Ou bien une sixième année encadrée par le ministère de l’enseignement et de la recherche – qui permettrait un compromis, à savoir : parvenir à augmenter de niveau, tout en préservant le titre unique.

- Ou bien une sixième année qui, si elle était encadrée par le ministère de la santé, serait la porte ouverte à la para médicalisation de notre profession.

Confirmez-vous ceci ?

M. G. – Au niveau diplôme universitaire, seul le ministère de l’enseignement supérieur et de la recherche a la main. Pour les professions de santé, le ministère de la santé intervient pour réguler l’espace clinique dans les services et la prévision des besoins. Avec le titre unique les psychologues ne sont pas profession de santé et donc ne rentre pas dans cette possibilité. Je rappelle qu’il existe des services sociaux éducatif dans les hôpitaux, avec éducateurs et assistantes sociales notamment qui ne sont pas non plus professionnels de santé et donc ont une formation propre. Avant le titre, il existait en France une liste de diplômes annoncés par le ministère de la sante pour concourir comme psychologue des hôpitaux – j’ai eu la chance d’avoir un diplôme adéquat quand j’ai passé le concours au début des années 80. Celle-ci a disparu quelque temps après les décrets d’application. Juridiquement je ne sais si le ministère de la santé peut réduire le recrutement de psychologue par une telle liste, mais de fait, avec les profils de postes il est facile de réguler les recrutements, même si ça reste variable localement.


P. F. – Compte-tenu de tous ces paramètres, qu’est-ce qui vous semble se dessiner dans ce contexte ? Pensez-vous qu’il soit encore possible de défendre – tous ensemble – le titre unique de psychologue ? Ou bien pensez-vous que ce titre a vécu et qu’il nous faut nous résoudre au morcellement à venir de notre profession ? Ce titre unique a-t-il des adversaires ? Si oui, lesquels ?


M. G. – Il y a fort à parier que rien ne bouge encore pour un moment. Du côté de la santé, le ministère lorgne vers cet ensemble des psychologues présents dans les lieux de soins et qui a fait la preuve de son intérêt sur le terrain.

Le titre unique et la formation en sciences humaines limitent pour l’heure ces appétits. Cela dit, on voit poindre l’exploitation des compétences des IPA (Infirmiers en Pratique Avancée – niveau master). Cette forme supplémentaire de formation de second cycle après la licence infirmière, leur confère des autorisations pour contribuer au activités diagnostiques, prescriptives et thérapeutiques – autorisations encore « encadrées » pour le moment. Il est aussi à noter que la progression du niveau des orthophonistes n’a toujours pas été véritablement prise en compte par les employeurs, de sorte que ces professionnels désertent actuellement les institutions pour protester. Si du côté médico-social, la future convention unique devrait corriger cela, du côté de l’État employeur cela semble plus compliqué.

Tout ceci renvoie à la question du titre de psychothérapeute, auquel les psychologues ont ou peuvent – selon le stage – avoir accès. Le rapport de ce titre avec le domaine de la santé est ambigu, et c’est cette faille qui intéresse le ministère. La façon dont ce titre est délivré coupe l’herbe sous les pieds à ceux qui voudraient le subvertir et le para-médicaliser, et en même temps dégonfle la portée de ce titre, mais je le rappelle c’est une originalité française.

Pour l’instant et paradoxalement ce sont plutôt des cliniciens qui tendent à malmener le titre unique en ne tenant pas compte des positions des non cliniciens. J’ai eu l’occasion de participer à des expertises d’université, d’équipes de recherche et de formations. Même si le gros des effectifs étudiants se dirige toujours vers la clinique (mais je le rappelle plus seulement psychanalytique), les filières sociales, ergonomiques, psychoéducatives, ou pédagogiques ne sont pas négligeables, et ne mettent pas en cause le titre unique. À défaut d’un changement radical dans les rapports de force, il me semble que cela reste la meilleure solution ou plutôt la moins pire.


P. F. – Personne aujourd’hui ne nie que la psychologie clinique est une partenaire « naturelle » de la médecine. Mais pour certains, il est capital qu’elle reste indépendante de la hiérarchie médicale, alors que d’autres semblent vouloir l’y faire rentrer. La question du doctorat en 3 ans, que certains appellent de leurs vœux, est-elle branchée sur cette question de l’indépendance des psychologues vis-à-vis de la hiérarchie médicale ou non ? Quelle est votre position à cet égard ?


M. G. – Je ne sais pas si chacun est d’accord avec cette dimension naturelle de partenariat. Et même si chacun a la même interprétation de ce qu’est la psychologie clinique. Dans les universités que j’ai visitées, et les hôpitaux, la clinique est partout : cognitive, neuropsychologique clinique, sans parler de la psychologie positive à l’EMDR qui remportent des succès dont on peine à s’enseigner. Cela dit, la psychologie clinique s’appuie sur la rencontre du sujet (ou de l’individu pour certains) et interroge la plainte de celui-ci, donc intéresse la médecine. Je rappellerai quand même que si le psychologue n’est pas dans un lien hiérarchique avec le médecin, il en est dépendant pour toute action dans le champ thérapeutique. J’ai suffisamment connu de psychologues mis au placard par un chef de service qui refusait la participation du psychologue au projet thérapeutique et donc à la rencontre avec le patient. C’est la différence, un para médical est déplacé, un psychologue mis au placard, c’est-à-dire privé d’activité clinique jusqu’à ce qu’il trouve une échappatoire.

Le rêve de se situer au même niveau que le médecin reste un rêve. Tant qu’à faire un doctorat d’exercice en trois ans, pourquoi ne pas faire médecine et psychiatrie ? Les médecins l’ont compris qui espèrent diversifier les moyens d’entrée en médecine. D’ailleurs il existe des équivalences pour « d’excellents » dossiers de psychologie vers la filière santé.

Si les médecins psychiatres collaborent notamment avec les pharmaciens hospitaliers, c’est que leurs spécificité et connaissances en biologie et pharmacologie viennent en supplément du savoir-faire médical, mais les psychiatres aussi sont cliniciens, psychothérapeutes et spécialistes des errances de la singularité désarrimée, qu’ils appellent désormais dysfonctionnement…

1 086 vues0 commentaire

Comments


bottom of page