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Préserver la parole




Aglaë Girardeau
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Qu’est-ce qui vous anime dans l’orientation psychanalytique ? Cette question, à laquelle je n’ai pas toujours su répondre, pourrait constituer aujourd’hui l’essence même de ma réponse lorsque l’on me demande pourquoi j’ai choisi le métier de psychologue. Si je ne pratique pas encore, mon expérience en tant que stagiaire, mes lectures, les querelles interdisciplinaires nous revenant aux oreilles sur les bancs de la fac, tendent toutes à me ramener vers ma naïve aspiration de collégienne pour ce métier : ce que je souhaite, c’est offrir un espace de parole sous le signe de l’unique et de l’incomparable, où le symptôme et la souffrance ont le droit d’exister au travers d’une temporalité libérée de l’autorité scientifique de la rapidité.

Certains cliniciens parlent d’une boussole, d’autres d’une lanterne, termes nous indiquant bien que la démarche psychanalytique nous permet de ne pas perdre de vue la conscience et le positionnement subtils et essentiels à adopter lorsque l’on choisit de s’intéresser à l’être humain, ou plutôt je dirai, le « parlêtre ». La psychanalyse a d’abord été conçue comme une méthode de soin par l’écoute, dans une époque où l’on enfermait plus qu’on ne tendait l’oreille. L’étymologie de psychologie nous renvoie, elle, au grec psukhê (âme) et logos (parole, discours). Toute deux se rejoignent dans la signification de la connaissance, l’étude, l’investigation des processus psychiques profonds et mentionnent la question de la parole.

Les ouvrages de Sébastien Ponnou[1] (À l’écoute des enfants hyperactifs, le pari de la psychanalyse, 2022) et d’Hervé Castanet[2] (Neurologie versus Psychanalyse, 2022) m’ont permis de mettre des mots sur l’importance de la place de la démarche analytique dans la future pratique que je m’imagine et de saisir la nécessité de « faire résonner la voie/voix de la psychanalyse dans le concert contemporain des discours et des savoirs » (S. Ponnou)1. Plus que de résister, je comprends qu’il ne s’agit pas de faire valoir une vision plus qu’une autre mais de subvertir ce retour à l’enfermement cette fois-ci moderne, sous nombre d’étiquettes généralistes, en tentant de lier les découvertes scientifiques permettant de nommer des symptômes tout en redonnant au sujet sa place singulière (comme on l’entend avec le « en dehors de l’ensemble » de Valeria Sommer-Dupont1). Car peu importe de quel côté on se situe, l’humain restera au centre, toujours doté de sa parole, de ses symptômes et de sa souffrance, tentant de s’accrocher à des objets d’identification le rassurant de sa normalité et chacun vit de manière unique sa situation. Si les étiquettes peuvent servir à se re-particulariser (au sens d’« un cas dans un ensemble » de Valeria Sommer-Dupont1), on ne peut pour autant pas penser l’humain figé, sans sa subjectivité propre ni sa parole qui le distingue de l’ensemble des vivants. C’est en ça, à mon sens, que la place offerte aux mots par la psychanalyse est primordiale et doit être défendue sans relâche. Elle apporte cette dimension humanisante effacée par la science qui se voudrait travailler avec « l’humain ». Le vivant du symptôme est supprimé face aux classifications figées et la souffrance est reléguée au silence des protocoles. La démarche analytique, elle, écoute les mots des maux et accueille le sens singulier que chacun donne à ce qu’il ressent.

Finalement, ce pas de côté rendu possible grâce à l’orientation analytique, me donne l’espoir qu’en un lieu il est encore possible de ralentir, de respirer et de tisser des liens, fruits du travail de la reconnaissance et de la parole.

[1] Intervention en visio-conférence avec l’Association des Psychologues Freudiens du 09/05/2023. [2] Ibidem.

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