De la censure au soupçon,
et retour

par Romain Aubé

Association des
psychologues freudiens

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Le rapport de l’Académie nationale de médecine concernant les psychothérapies étonne par l’ambition des « nécessaires évolutions » qu’il préconise. D’où lui vient son inspiration concernant celles-ci ? La réponse se trouve dans un autre rapport, produit deux ans plus tôt par l’Inspection générale des affaires sociales (IGAS), concernant la « Prise en charge coordonnée des troubles psychiques : état des lieux et conditions d’évolution », qui concentre ses reproches sur les psychologues : ils seraient « mal définis [1] ». L’IGAS et l’Académie nationale de médecine ont apparemment les psychologues à l’œil, ils sont soupçonneux à leur endroit [2]. Il y a quelque chose qu’ils ignorent sur les psychologues et ils l’anticipent comme mauvais [3], ce qui ouvre à « l’interprétation malintentionnée [4] ».

Le rapport de l’Académie nationale de médecine reprend l’énoncé de l’IGAS et l’applique à la question des psychothérapies : « La diversité des méthodes psychothérapiques impose une évolution de l’organisation d’une offre jusqu’ici trop peu lisible. [5] » Et d’ajouter : « La compétence en psychothérapie ne devrait être reconnue qu’à la condition d’une formation initiale clairement définie [6] ».

Le problème qui se pose est celui de la définition : quand on choisit un signifiant pour se définir, on en exclut un autre, et donc, en ce cas précis, la définition conduit à privilégier une méthode psychothérapique en excluant les autres. Dès lors, les nécessaires évolutions ne peuvent se faire que sous l’égide de la fusion, dont Oscar Wilde pointait l’écueil : Aimer, c’est ne faire qu’un. Oui, mais lequel ? Il s’agit, en effet, de fusionner en une définition unique la diversité des méthodes psychothérapiques, et de les fondre en un seul courant. 

L’Académie nationale de médecine elle-même se demande si ça n’amènera pas à ce que les spécialités des médecins eux-mêmes soient redéfinies, puisqu’elle écrit : « Il faudra veiller à ce que la facilitation d’orientation vers un psychothérapeute […] ne soit pas une incitation à renoncement de la part d’écoute bienveillante et d’accompagnement inhérente au métier de médecin généraliste [7] » – il s’en sera fallu de peu que cette Académie se mette ses confrères médecins généralistes à dos en leur enlevant leurs prérogatives.

On soulignera néanmoins le travail conséquent produit par l’IGAS, pour évaluer l’offre de soin psychique. En effet, sur la totalité des personnes rencontrées, environ 70 % étaient des représentants d’instances administratives (dont certains médecins occupant des fonctions administratives), les psychologues – parmi lesquels, soyons beaux joueurs, nous compterons les syndicats, les professeurs d’université et les maîtres de conférence en psychologie – ne constituaient qu’environ 15 % des personnes rencontrées. N’ayant finalement pas vraiment été à la rencontre des psychologues, rien d’étonnant à ce que l’IGAS estime qu’ils sont mal définis… On ajoutera que ce ratio témoigne de la méthodologie adoptée et donc de la visée souhaitée avant même d’entreprendre l’évaluation. 

Mais pourquoi une telle appétence à reprendre quasiment ligne à ligne le prodigieux rapport de l’IGAS ? La réponse se situe dans la liste des personnes rencontrées par la délégation de l’IGAS : on y retrouve M. Jean-François Allilaire, secrétaire de l’Académie nationale de médecine et membre du groupe de travail qui a œuvré au rapport sur les psychothérapies. Au moins y a-t-il cohérence : deux ans après, il reste en accord avec ce qu’il a dit lors de sa rencontre avec l’IGAS.

 

L’Académie nationale de médecine ne sort pas de n’importe quel chapeau l’impressionnante série des dispositifs, prélevés pour une part, dans les annexes du rapport de l’IGAS et dont la plupart impliquent une contractualisation visant à l’évaluation des praticiens afin de mieux les intégrer [8]. L’idée est donc de faire un répertoire des psychologues, afin qu’une définition en émerge, une identité. En recourant à une méthode telle qu’elle débouche sur une pareille synthèse, il nous apparaît que l’Académie nationale de médecine commet une erreur, et, celle-ci fût-elle de bonne foi, elle n’en est pas moins « impardonnable [9] ». En effet, elle dit des structures « labellisées [10] » – soyons sensibles à ce mot, car il est le nœud de l’affaire, c’est une affaire de label –, qu’elles « utilisent des outils tels qu’éducation thérapeutique, remédiation cognitive, thérapie cognitive comportementale [11] ». Quelle chance ! Ce sont pile celles qu’elle recommande ! Cependant, les dispositifs, dont l’énumération pourrait évoquer un inventaire à la Prévert, ne préconisaient pas particulièrement une méthode plus qu’une autre : le dispositif DSP mentionne même la psychanalyse ! Le glissement de l’Académie nationale de médecine est donc pour le moins curieux.

L’Académie nationale de médecine va à l’essentiel. Elle vise moins la pertinence ou le fonctionnement singulier de chacun de ces dispositifs – particularité qui fait que les psychologues y sont associés « sans totalement clarifier leur place [12] » –, qu’elle ne cible très précisément les psychologues eux-mêmes, citant même l’IGAS, « le titre de psychologue clinicien est employé sans cadre établi [13] » – nous l’ignorions : code de déontologie, formation en cinq ans avec Licence, Master et titre, stage obligatoire et voici que le psychologue clinicien est employé sans cadre établi… Toute la question de cette Académie est donc bien celle de la place à donner aux psychologues cliniciens.

Pourtant, certains psychologues diront que leur place dans une institution ou un dispositif est au cas par cas, vouloir les mettre au pas d’une position si strictement définie qu’elle le paralyse, c’est aller contre… la clinique et la psychothérapie elles-mêmes.

Alors, ce rapport de l’Académie nationale de médecine est-il partiel, lacunaire, ou bien partial ? Nathalie Sarraute a épinglé notre ère comme celle du soupçon [14]. Y sommes-nous encore, ou bien sommes-nous revenus à l’ère de la censure, qui ciblerait aujourd’hui et pour de tristes lendemains tout ce qui n’est pas neuropsychologique et cognitiviste ? En effet, l’Académie nationale de médecine veut, suivant l’IGAS, donner une identité commune aux psychologues en les fondant dans une seule méthode, car elle suppose que la diversité ne peut faire communauté. Puisque notre Académie est si désireuse de produire une définition, proposons-lui ceci : l’identité des psychologues cliniciens, c’est leur diversité en matière de psychothérapie. 

 

 

[1]. Emmanuelli J. & Schechter F., Prise en charge cordonnée des troubles psychiques : état des lieux et conditions d’évolution, rapport de l’IGAS, octobre 2019, disponible sur le site de l’IGAS, p. 4, note 12.

[2]. Cf. Miller J.-A., in Miller J.-A. (s/dir.), Le Transfert négatif, Paris, École de la Cause freudienne, coll. Rue Huysmans, 2005, p. 24

[3]. Cf. ibid., p. 24-25.

[4]. Ibid., p. 27.

[5]. Académie nationale de médecine, « Rapport. Psychothérapies : une nécessaire organisation de l’offre », 18 janvier 2022, disponible sur le site de l’Académie nationale de médecine, résumé du rapport.

[6]. Ibid.

[7]. Ibid., partie G : « De nécessaires évolutions ».

[8]. Dans le rapport de l’IGAS, les termes divergent, mais nous pouvons lire, par exemple, que parmi les dispositifs sondés, il y a une « commission d’attribution », une « convention bipartite » et une « liste de psychologues habilités » (p. 104) ; ou bien que le contrat permettra « l’identification et l’enregistrement dans le fichier national des professionnels de santé (FNPS) par les CPAM des psychologues cliniciens/psychothérapeutes participants » (p. 83).

[9]. Lacan J., « La science et la vérité », Écrits, Paris, Seuil, 1966, p. 859.

[10]. Académie nationale de médecine, « Rapport. Psychothérapies… », op. cit., partie G : « De nécessaires évolutions ».

[11]. Ibid.

[12]. Ibid.

[13]. Ibid., citant le rapport de l’IGAS.

[14]. Cf. Sarraute N., L’Ère du soupçon, Paris, Gallimard, 1956, p. 63. Cet essai rassemble quatre textes, dont celui, paru en 1950 dans la revue Les Temps modernes, qui a donné son titre au recueil.