Imposer une seule
psychothérapie,
la dictature des TCC

par Valérie Bussières

Association des
psychologues freudiens

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Imposer les thérapies cognitivo-comportementales (TCC) et supprimer l’exercice de la psychanalyse, voilà les objectifs cachés du rapport de l’Académie de médecine1. L’annexe 2 précise bien la volonté d’homogénéiser la formation des psychothérapeutes et l’activité de psychothérapie pour finalement modifier les conditions d’obtention du titre de psychothérapie, actuellement réservé aux médecins, psychologues et psychanalystes (inscrits dans une association)2. Être tous pareil est la visée de ce rapport. 

Éradiquer la pluralité de formation en psychothérapie 

Si l’exception française est un caillou dans la chaussure des rapporteurs, la volonté est de promouvoir une seule formation en TCC. En effet, il existe actuellement des Masters avec la mention « Psychologie clinique psychanalytique » et deux Masters mention Psychanalyse dont celui de Paris 8, créé à l’initiative de Jacques Lacan3. Mais la tendance grandissante est la mention TCC en Master et des Diplômes Universitaires formant aux TCC, onze actuellement répondant aux exigences pour obtenir le titre de psychothérapeute. 

Ainsi, il est mis en exergue que dans certains pays (Royaume-Uni, Pays-Bas, Belgique) une formation courte permet l’exercice «en techniques comportementales ou de rééducation psychiatriques ouvertes à des professionnels titulaires d’une licence en psychologie ou d’un diplôme d’infirmier : ceci ouvre un droit au titre d’assistant psychothérapeute4 ». Raccourcir la formation est une stratégie efficace pour développer les TCC ! 

Homogénéiser l’activité de psychothérapie 

Deux grandes associations de psychothérapies existent : l’EAP (European Association for Psychotherapy5) et l’EABCT (European Association for Behavioural and Cognitive Therapies6). Si l’EAP se caractérise par la pluralité des approches psychothérapeutiques, l’EABCT a une seule approche : les TCC. Pour les rapporteurs, des médecins épidémiologistes, neuro-biologistes, neurologues, dirigeant pour certains des laboratoires de neurosciences ou ayant collaboré à l’élaboration du DSM IV – et donc loin de n’avoir aucun lien d'intérêt avec ce rapport, seules les TCC valideraient une efficacité selon le modèle des sciences expérimentales dont les « études randomisées en double aveugle.7 » Pour les autres psychothérapies, l’évaluation est clairement dénigrée, elle reposerait sur une « évidence clinique8 ». Cette évidence est démontrée lors de journées d’études9 et de congrès internationaux10 à travers la présentation de cas cliniques, qui – s’appuyant sur la construction logique du cas – démontrent l’opération de la psychanalyse. 

Promouvoir l’accès des TCC 

Pour arriver à ses fins, c’est-à-dire imposer aux patients les TCC, ce rapport mise sur le modèle de l’IAPT (Improving Access to Psychological Therapies) venu du Royaume-Uni et piloté par Richard Layard, économiste du travail à la London School of Economics. Le dispositif « Monpsy santé » paraît s’inspirer de ce modèle. Ainsi, « Le but est d’assurer un meilleur traitement pour les patients souffrant de troubles anxieux ou dépressifs de faible intensité afin de prévenir l’onéreuse « fixation somatique » [...] et de limiter les prescriptions inappropriées de médicaments psychotropes.11 » Sous cette forme déguisée, il s’agit de prôner des thérapies numériques en ligne ou via des applications mobiles qui développent l'auto-apprentissage du patient. L’annexe précise : « l’intervention d’un conseiller (ou « praticien pour le bien-être psychologique ») mais aussi « l'auto-assistance guidée » notamment à l’aide de TCC par ordinateur12 ». Si le plan IAP est critiqué, notamment dans la publication officielle de la British Psychological Society en 200913, les chercheurs Taylor CB, Chang VY (2008) ont démontré comment ce plan a permis de diffuser largement les TCC14. CQFD ! 

Les TCC sont orientées par un « tu dois », dicté par un autre semblable qui vous écoute et vous résume à un comportement ou une conduite. Aussi, nous refusons l’hégémonie de cette psychothérapie qui sera au détriment de la parole libre, celle qui tient compte de l’inconscient. La psychanalyse propose de s’entendre dire. Par l’interprétation, se révèle le sujet dans sa singularité. Aussi, nous nous opposons à ce diktat d’une seule offre de psychothérapie, la pluralité est nécessaire comme la praxis de la psychanalyse. 

 

 

1 Rapport de l’Académie de médecine du 18 janvier 2022, intitulé : « Psychothérapies : une nécessaire organisation de l’offre ».
2 Légiféré par le décret n°2010-534 du 20 mai 2010. On se souvient qu’en 2003, Jean-François Allilaire était aussi rapporteur du rapport « Sur la pratique de la psychothérapie » où il indiquait que « cette activité doit faire l’objet d’une prescription médicale, le médecin étant responsable du diagnostic, du choix du traitement et de son évaluation »
3 https://lasectionclinique.univ-paris8.fr/
4 Annexe 2 du rapport de l’Académie de médecine, op.cit.
5 https://www.europsyche.org/about-eap/eap/
6 https://eabct.eu/about-eabct/about-eabct/
7 Annexe 2, op.cit.
8 Ibid.
9 Par exemple, celles annuelles de l’École de la Cause freudienne, reconnue d’utilité publique.
10 Tels le congrès de l’AMP, Association Mondiale de Psychanalyse, le congrès PIPOL de l’Euro Fédération de Psychanalyse et le congrès de la NLS, New Lacanian School. 

11 Rapport de l’Académie de médecine du 18 janvier 2022, op. cit.
12 Ibid.
13 Cf. https://en-m-wikipedia-org.translate.goog/wiki/Improving_Access_to_Psychological_Therapies?_x_tr_sl=en&_x_tr_tl= fr&_x_tr_hl=fr&_x_tr_pto=sc 

14 Taylor C. B. & Chang V.Y. (2008), « Issues in the dissemination of cognitive–behavior therapy », Nordic Journal of Psychiatry, n°62 (suppl 47), pp. 37-44, texte en ligne.