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Nous avons créé l’Association en 2004, en réponse à l’amendement Accoyer. « Nous » ? Quelques-uns, inscrits dans le Champ freudien à divers titres, certains depuis des décennies, d’autres plus jeunes. En tout cas, toutes et tous étions saisis par l’événement sans précédent connu, intéressés à en recenser les effets et désireux de faire savoir notre implication au titre de notre orientation freudienne.

Ce n’est pas que, avant 2004, il ait été facile de s’orienter dans ce qu’on appelle, depuis quelques années, le « champ psy » (1) , mais bon an mal an, chacun, qui voulait se former, pouvait en savoir assez pour ne pas se fourvoyer trop longtemps. En tout cas, après le baccalauréat, le choix était clairement étiqueté à l’Université : il y avait la « clinique » d’une part et le développement (la recherche) de l’autre, le titre unique de psychologue couvrant l’une et l’autre de ces orientations.

Le statu quo entre clinique et recherche

Bien sûr le ver était dans le fruit, même si le principe avait sa vertu, de consacrer l’indépendance d’une formation, et de faire confiance à des diplômés pour compléter leur formation, post-graduate. Sans doute le mot « clinique » interférait-il avec le champ médical, sans doute la psychologie était-elle la parente pauvre de la grande philosophie, sans aucun doute l’analyste profane devait-il se tenir informé de toutes les disciplines humaines et surtout pas se contenter d’une « vocation soignante ». La complexité, les interactions, les répulsions aussi demeuraient actives sur le terrain : les cliniciens affirmaient comme telles leurs recherches, issues de leur clinique (qu’est-ce qu’une clinique sans doctrine, une doctrine sans principes rigoureux ?), tandis que lesdits chercheurs n’étaient pas sans créer des liens avec leurs semblables pour mener leur recherches ni s’intéresser aux effets des protocoles de leurs expériences sur ceux qui s’y prêtaient. La belle dynamique de cet équilibre allait, comme c’est la règle, buter sur un impossible à atteindre. En attendant, au cœur d’une certaine forme de concurrence, compatible avec le meilleur du capitalisme c’est-à-dire son esprit de liberté d’entreprise et de saine compétition, un principe s’est affirmé avec constance, selon lequel clinique bien ordonnée commence par soi-même.

Le prix du malentendu

Nous avons joui de la diversité aussi longtemps que possible, sans ignorer bien sûr qu’une ligne de fracture se précisait entre la dite clinique et la dite recherche : elles étaient aux prises sur le terrain de l’Université, les TCC menant une offensive pour faire passer la psychanalyse à la trappe de l’Histoire avec sa grande Hache et la supplanter au nom du progrès de la science. Or, la science ne vit pas de l’air du temps, mais des deniers publics, quand il y en a, ou privés quand il se dit qu’il n’y en a plus d’autres. L’enseignement, la santé font de même. Mais là, la circulation des biens, des services, des personnes et des capitaux n’est pas, nécessairement, uniforme. C’est tout le commerce humain qui est peu ou prou en question, et c’est à ciel ouvert aujourd’hui, comme en témoigne le succès de l’Appel des appels. Certains voudraient reconfigurer tout le champ de la santé, de l’éducation, de la justice selon des normes et des procédures d’évaluation affines aux biens de consommation, tandis que d’autres sont déterminés à travailler pour qu’une transformation s’amorce dans cette « culture de la qualité » qui est une idéologie qui ne dit pas son nom.

On n’évalue pas le « ça » freudien autrement que dans ce dispositif d’évaluation très singulier qu’est la consultation : un parle à un autre, moyennant un prix, celui-ci faisant, comme la fréquence, la durée des séances, partie intégrante du pacte de parole qui s’établit entre les parties prenantes. Ce pacte, différent d’un contrat, constitue le minimum non négociable qui est le socle de l’association. Cette base n’est-elle pas celle de la psychologie qui se veut encore clinique ?

L’intervention du législateur, sa visée, ses limites

Quand l’amendement Accoyer a tenté d’inscrire dans l’article 52 de la loi du 9 août 2004 une définition de la psychothérapie et de ses outils, au nom de la protection du public, ce grand souci du politique, un pas a été franchi. Les « Forums des Psys » l’ont marqué, les livraisons du Nouvel Âne, contemporaines de ces événements qui se sont répétés pendant presque deux ans, en témoignent. Quand des procédures tentent de s’imposer dans nos pratiques, au nom de la même protection du public, de la transparence qui doit régner dans les pratiques humaines, nous sentons bien qu’il y a là un premier abus qui est un abus de langage. Et quand on touche au langage, quand on interdit au clinicien de rendre compte de ses actes dans la langue qu’il parle avec le patient, quand on lui impose des données informatiques prémâchées et qu’il sait qu’elles vont servir, notamment, à de nouvelles études de l’Inserm, les freudiens s’efforcent, de leur côté, d’inventer des procédures de veille.

Quelle marge de manœuvre pour les psychologues dits cliniciens ?

Est-il temps de redéfinir les grandes orientations de la psychologie ? La vie psychique des individus ne saurait se découper en tranches : du comportement et des conduites en abondance, avec un zest d’inconscient, et le tour serait joué, en x séances avec ticket-psy payé par l’employeur ? La question vaut d’être posée, car la clinique ce n’est pas cela. Les psychologues qu’elle intéresse ont fort à faire aujourd’hui. Certains, à couvert d’Europsy et d’une supposée accréditation européenne, sont en train d’essayer de reconfigurer toute la profession et de lui imposer une certification dont les principes sont loin d’être clairs. Pour ce qui est de l’orientation freudienne, pas un mot. D’autres veulent leur obtenir un Ordre, pour les protéger (de quoi ?). L’Ordre est une solution, mais où est le problème ? Il ne s’agit pas d’un problème, mais d’une question : quelle psychologie pratiquons-nous, voulons-nous les uns et les autres ? Quelle clinique, sinon une clinique à risque (calculé dans les termes d’un pari sur l’incurable au delà de toute clinique au sens où elle guérirait des symptômes en les faisant disparaître) ? Ces choix sont toujours des choix individuels. Un Ordre poussera les psychologues à se professionnaliser sans cesse davantage, à se spécialiser sur le modèle médical. Mais la vie psychique ne se découpe pas comme l’organisme, ou c’est la voie ouverte à la neuropsychologie jusqu’ici cantonnée dans les ouvrages de science-fiction (on sait combien ceux-ci peuvent être précurseurs...), et une infinité de « pratiques » aussi difficiles à définir que concurrentes Ce que « le public » (qu’on veut toujours protéger) y gagnera reste à démontrer ; en revanche, les juristes pourraient voir s’ouvrir un boulevard...

L’association libre des psychologues

Les psychologues sont plutôt voués à s’associer par affinité, par goût, à travailler ensemble et à faire connaître leurs travaux. La diversité doit être maximale, et le meilleur de l’esprit de la libre entreprise - je parle de cette entreprise que chacun fonde à ses risques - peut jouer à plein dans ce champ, avec les corrections nécessaires, bien évidemment, c’est-à-dire la solidarité sociale, la prise en compte des inégalités de ressources. Freud n’a-t-il pas créé à Berlin le premier dispensaire gratuit au lendemain de la Grande Guerre ? Ça et là, des associations se créent, librement, je songe, seulement pour Paris, à Intervalle, à Epoc, à Souffrance au travail, à Efeta, à Kirikou, et j’en oublie, chacune regroupant des praticiens, développant une activité définie et s’organisant pour exposer ses résultats. Quant à défendre les psychologues, le syndicat, les syndicats ne sont-ils pas là pour ne pas laisser piétiner leur exercice professionnel ? Les psychologues freudiens, eux, militent sur le front de la formation permanente, infinie, des cliniciens. Ils cherchent des moyens pour défendre la possibilité de stages professionnels de qualité (où la non rémunération serait praticable, comme une exception étant donné la nouvelle loi) dans les hôpitaux et les établissements du secteur associatif et médico-social. Ils organisent des rencontres, des lectures-débats, ils encouragent les initiatives qui concourent à lutter contre la ségrégation rampante qui est à l’œuvre dans notre société. Ils sont membres du collectif de Pasde0deconduite, de l’Appel des appels, etc.

Une clinique freudienne est nécessairement politique

L’association des psychologues freudiens aussi, donc, qui est composée de celles et ceux qui militent pour donner chance à chacune et chacun de savoir quelque chose de cela, du « ça » freudien qui mène chacune et chacun par le bout de son nez. La psychanalyse est longtemps restée le nom de cette pierre de scandale : la sexualité infantile, les pulsions partielles, la difficulté pour chacun de se ranger sous les idéaux de son sexe anatomique.
Mais il est vrai que tout a changé. L’unisex a progressé, et les e-pods sont supposés combler bien des désirs. Reste l’excès de satisfaction, l’anorexie généralisée... Reste le ça freudien, qui donc se porte bien... Psychologie des foules et analyse du moi, de Freud, demeure donc d’une brûlante actualité. Ce n’est pas dire qu’il faut mettre le feu partout, au contraire. La politique de l’autruche n’était pas celle de Freud, qui l’a, comme Lacan, stigmatisée. La politique intéresse le psychologue freudien depuis que Freud, post-kantien en cela, a inscrit le pathologique comme norme du sujet, et situé dans la structure de celui-ci, à la place de l’Idéal, et aux ravages que les idéaux produisent, une méconnaissance singulière. La politique selon Freud n’est certainement pas partisane, ni extrémiste. Le psychologue freudien a fait l’épreuve sur lui-même des pouvoirs de la parole et de ses effets dans le réel du corps et de la pensée, cela lui a donné un certain savoir sur le lien à l’autre, sa précarité, les illusions et les leurres qui y sont monnaie courante. Au cœur de l’intime, là où le sujet est aux prises avec ses pulsions, ses sensations, ses fantasmes, l’embarras de la dite liberté sexuelle, qu’aucun asservissement à aucune norme ne saurait régler aux lieu et place de celle ou celui qui en est le théâtre, là est le champ freudien : celui de la responsabilité de chacun dans l’amour, l’amitié, la parentalité, le sexuel, la maladie, la souffrance, la mort. Là est une zone, un théâtre où les fondations dont chacune ou chacun, dans ce qu’il a de plus singulier, a le devoir de répondre. Personne ne peut l’en soulager, personne ne peut prendre cela à quelqu’un sa charge propre. Et pourtant, il y a bel et bien celles et ceux, au nombre desquels il y a les psychologues dits cliniciens, en passe d’être concurrencés par les nouveaux psychothérapeutes qui, eux, si l’on en croit les dernières informations, vont se situer clairement dans le champ de la santé, physique et mentale, qui font cette offre à leur prochain lorsque celui-ci est « en souffrance ». Alors, charlatans ? Marchands d’illusions ? Imposteurs ? La question ne saurait être évacuée, mais elle ne peut pas davantage être évaluée au sens que ce mot a pris aujourd’hui. La question doit être posée, posée et reposée, car elle s’impose ; et elle reçoit des réponses qui font une manière de jurisprudence qui est la doctrine de la clinique.

Ce sont les réponses qui nous intéressent, pas les solutions. Nous sommes nous-mêmes une réponse, compatible avec d’autres, de bonne foi. Une réponse... symptomatique, Freud oblige.

Ce texte a été proposé à la lecture pour contribuer au prochain numéro de Psychologues et Psychologies, revue du SNP.

(1) Cette appellation n’a qu’un mérite : nommer un ensemble ouvert et très imprécis, sur le mode du « tout venant ». Ainsi, un enfant crut longtemps à l’existence de Mapsy, amie de sa mère, qu’elle disait qu’elle allait voir, encore et encore...

(2) Thérèse Petitpierre me fait observer à juste titre que cette liberté trouve sa limite dans les CMP, hôpitaux et autres lieux où les psychologues freudiens pratiquent consultations et traitements.

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  lundi 23 mars 2009
Instantanés de l’InterCoPsychos - N°294 Lundi 23 mars 2009
A la suite de l’article de Vincent Lucas que nous vous donnions à lire la semaine dernière à propos du (...)
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