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Bis repetita



Valérie Bussières
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Neuro-pédagogie, neuro-théologie, neuro-économie, neuro-marketing, neuro-training…, les champs du savoir se déclinent avec le terme neuro.

En 2018, Jacques-Alain Miller annonçait : « le réel est devenu neuro-réel ; c’est le neuro-réel qui est appelé à dominer les années qui viennent »[1]. Si aujourd’hui les neurosciences lisent le monde, le monde des soins ne jure plus que par la programmation neuroscientifique. Avec le « tout neuro», comme le pointe Hervé Castanet, dans Neurologie versus psychanalyse, « psychiatrie et neurologie se superposent voire s’équivalent »[2]. Bis repetita.

H. Castanet, psychanalyste de l’École de la Cause freudienne et professeur des Universités, démontre comment « cette thèse [du tout neuro] est hégémonique et promeut une causalité neurologique pour expliquer l’intégralité de la vie psychique devenue mentale, donc cérébrale »[3]. Le sujet est englué dans ce « tout neuro ».

Aujourd’hui, « pour les neurosciences, la psychiatrie n’est pas une référence ; la neurologie oui »[4]. Exit la psychiatrie référencée à la psychanalyse. Avant ce temps, qu’en était-il des relations entre neurologie, psychiatrie et psychanalyse ? Le geste de la séparation de la psychiatrie et de la neurologie date de 1968, c’est la psychanalyse qui a opéré cette différenciation, c’est avec la psychanalyse que le sujet est extrait.

Reprenons l’Histoire. Freud. En 1885, alors qu’il est neurologue, Charcot l’accueille à la Salpêtrière. De retour à Vienne, Freud publie un article sur une étude comparative des paralysies dans la Revue de Neurologie. Il différencie causalité organique et causalité psychique et marque une rupture épistémologique[5]. La psychanalyse voit le jour.

Au siècle suivant, Lacan aussi se dégage de la neurologie. En 1926, il débute son internat en neurologie dans le service de la clinique des maladies mentales de l’encéphale du Professeur Henri Claude et il publie dans la Revue neurologique et L’Encéphale[6]. « Lacan fait un pas de côté, s’exposant à la critique, pour dégager le sujet enchâssé dans le bloc massif de l’organicité »[7].

La spécialité en psychiatrie n’existait pas. À cette époque, les seuls enseignements de psychiatrie sont délivrés par la Chaire de neurologie et le certificat universitaire est rattaché à la médecine légale. On comprend mieux pourquoi, en 1931, Lacan est diplômé en médecine légale et s’est intéressé à la criminologie dès le début[8].

À partir de 1949, les Chaires de neurologie créent un certificat de neuropsychiatrie mais Henri Ey œuvre pour une scission dès le premier congrès mondial de psychanalyse, en 1950. Cinq ans plus tard, « la formation du futur neuro-psychiatre est marquée par une conception, “organiciste“, “somatique“ et “biologique“ de la Psychiatrie »[9].

Sous l’impulsion de la psychanalyse, la psychiatrie se sépare de la neurologie. Mais aujourd’hui se font entendre des velléités pour un retour de la neuropsychiatrie. Jean-Michel Vallat, professeur de neurologie et membre de l’Académie de médecine, le suggère : « Ce divorce s’est avéré, avec le temps et l’acquisition de nouvelles connaissances en neurosciences […] comme présentant des inconvénients très significatifs pour la prise en charge des malades et les activités de recherche »[10]. Bis repetita. Le réel toujours revient à la même place. Le discours analytique est le plus à même de tenter de dire le réel. La psychanalyse a rendez-vous avec l’Histoire.



[1] Miller J.-A., « Neuro-, le nouveau réel », La Cause du désir, n°98, mars 2018, p. 117.

[2] Castanet H., Neurologie versus psychanalyse, Paris, Navarin, 2022, p. 20.

[3] Ibid., p. 19.

[4] Ibid., p. 21.

[5] Freud S., « Quelques considérations pour une étude comparative des paralysies motrices, organiques et hystériques », Résultats, idées, problèmes, Paris, PUF, 1995, pp. 46-59.

[6]Le premier date de 1926, avec Alajouanine T., Delafontaine P. , « Fixité du regard par hypertonie, prédominant dans le sens vertical avec conservation des mouvements automatico-volontaires ; aspect spécial du syndrome de Parinaud par hypertonie associée à un syndrome pyramidal avec troubles pseudo-bulbaires », Revue neurologique, 1926, p. 410-418 puis en 1928 avec Trénel M. , « Abasie chez une traumatisée de guerre », Revue neurologique, 1928, p. 233-237 et en 1931, « Crises toniques combinées de protrusion de la langue et de trismus se produisant durant le sommeil chez une parkinsonienne post-encéphalitique. Amputation de la langue consécutive », L’Encéphale, 1931, p. 145-146.

[7] Briole G. « Le jeune Lacan, tel qu’en lui-même », La Cause freudienne, n°79, mars 2011, p 99.

[8] En 1932, il rédige sa thèse sur le cas Aimé, tentative d’assassinat, publie en 1933 un article sur le crime des sœurs Papin, et présente le 29 mai 1950, une « Introduction théorique aux fonctions de la psychanalyse en criminologie » paru dans les Écrits.

[9] Guyotat J., « La formation des psychiatres en France » Raison présente, n°83, 1987, p. 72.

[10] Vallat J.-M., « Le retour de la neuropsychiatrie ?. » Revue de Bioéthique de Nouvelle-Aquitaine, 2020, p.51.


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