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La colonisation du désir par les objets de la science



René Fiori
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Dans sa cinquième partie, dans la rubrique intitulée « Les problèmes des écrans », le « Rapport sur la santé mentale de l’enfant », récemment publié par le Haut Conseil de l’Enfance et de l’Adolescence, fait suite à un dossier publié par le même conseil, en 2020, intitulé « Les enfants, les écrans, et le numérique »[1], lui-même précédé en 2013 du rapport « L’enfant et les écrans ». En dix points, sont recensées les actions à entreprendre en réponse aux questions posées dans le rapport de 2020 : les contenus inappropriés, les jeux vidéo, les offres pour la jeunesse, la consommation des écrans – écrans actifs / écrans passifs –, l’intelligence artificielle, les algorithmes et plateformes, la sécurisation des accès et la signalétique.

Ce texte souligne la condition de l’adolescent qui se sent en moyenne plus seul que les autres catégories de la population. Ce phénomène peut se produire même s’il a des amis, des camarades de classe et des parents attentifs. Ce sentiment de solitude résulterait davantage d’une difficulté à se lier aux autres que d’un isolement physique. Mais les connexions numériques et les réseaux dits sociaux n’ont pas le même effet subjectif que les rencontres « en présence ». Les réseaux sociaux servent à entrer en contact avec de nouvelles personnes ou à entretenir des relations déjà existantes, auquel cas ils peuvent faire diminuer le sentiment de solitude. Mais le moment problématique où internet remplace les interactions sociales hors ligne, est difficilement évitable. « Si la solitude peut bénéficier d’avantages comme la possibilité de réfléchir et de stimuler sa créativité, ou encore d’encourager les individus qui se sentent isolés à se rapprocher des autres, la situation peut s’avérer problématique lorsque la solitude entraîne les individus à éviter le contact avec l’autre. Mentionnons aussi « l’appel à une vigilance raisonnée sur les technologies numériques », en 2019, des trois académies réunies[2] : institut de France/Académie des sciences, académie nationale de médecine, académie des technologies. Mais aujourd’hui, les enfants et les parents peuvent-ils moduler, réguler ce raz-de-marée des images ?


Industrialisation du désir et mimétisme

Dans le même temps où Jacques Lacan met en forme logique la transmission à l’enfant, au sein de la famille, de la vitalité autant que du sentiment de la vie[3], en établissant le signifiant du manque qui y préside, à partir du phallosantique, il formulait quelques-uns des modes de saturation[4] de ce manque, nœud entre le don d’amour de l’Autre, présence / absence en paroles et du désir du sujet, à l’intérieur des rapports familiaux. Une saturation qui peut aller jusqu’à l’angoisse[5]-[6].

Aujourd’hui, cette place vide, nécessaire au désir, est, de plus, colonisée par les objets numériques de notre civilisation : téléphones portables, tablettes, ordinateurs, etc. et les images qu’ils diffusent, images qui s’interposent entre le sujet et le monde. Fini aussi « l’enfant turbulent »[7]. Le diagnostic de Marie-Hélène Brousse[8], que nous faisons nôtre, est sans appel. « C’est un fait, les images ont gagné la partie. [….] L’image a pris le pouvoir. Ces rapports, ces appels viennent en retard. Voyons aussi cette note du Conseil Supérieur de l’Audiovisuel de 2017 qui prête à sourire dans un tel contexte ! « la télévision n’est pas adaptée aux enfants de moins de trois ans »[9] ! Lacan, quand à lui, voyait venir cette civilisation de l’image.

« L’exploitation du désir, c’est la grande invention du discours capitaliste, parce qu’il faut l’appeler quand même par son nom. Ça, je dois dire, c’est un truc vachement réussi. Qu’on soit arrivé à industrialiser le désir, enfin… on ne pouvait rien faire de mieux pour que les gens se tiennent un peu tranquilles, hein ? … et d’ailleurs on a obtenu le résultat »[10].

Parmi les quelques principes que nous transmet M.-H. Brousse dans son texte paru sur le blog de l’institut de l’enfant, relevons celui-ci, frappé au coin de l’expérience de la passe : « Mobiliser l’éthique du désir, dont la racine est une marque singulière, contre la puissance du mimétisme sur laquelle repose en dernière instance l’image ».

[1] Conseil de l’enfance et de l’adolescence, « Les enfants, les écrans et le numérique », 2020, disponible sur internet. [2] Académie nationale de médecine, « L’enfant, l’adolescent, la famille et les écran », disponible sur internet. [3] Lacan J., « La signification du phallus », Écrits, Paris, Seuil, 1966. [4] Lacan J., Le séminaire, livre IV, La relation d’objet, Paris, Seuil, 1994, p.189. [5] Lacan J. , Le séminaire, livre X, L’angoisse, Paris, Seuil, 2004, p. 80. [6] Lacan J., Le séminaire, livre IV, La relation d’objet, op. cit., p. 358. [7] Keller P-H., « L’enfant hyperactif, un mythe collectif bien singulier », Ponnou S. (sous dir.), À l’écoute des enfants hyperactifs. Le pari de la psychanalyse, Paris, Champ social, p. 83. [8] Brousse M-H, « Sage comme une image », disponible sur internet. [9] Desmurget M., La fabrique du crétin digital, Paris, Seuil, 2019, p. 91. [10] Lacan J., Intervention lors d’une réunion organisée par Scuola Freudiana à Milan, le 4 février 1973, parue dans l’ouvrage bilingue Lacan in Italia 1953-1978 / En Italie Lacan, Milan, La Salamandra, 1978, p. 78-97.

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