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À rebours de l’assimilation, maintenir ouvert l’espace de l’inconscient




Anne Colombel-Plouzennec
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Plusieurs lectures de l’été ont fait résonner la question de l’assimilation, en particulier celle du livre de Catherine Clément, Pour Sigmund Freud, et celle de l’ouvrage d’Aurélie Pfauwadel, paru en 2022 sous le titre Lacan versus Foucault. La psychanalyse à l’envers des normes. En voici les échos.


Commençons par situer l’homme avec le tout dernier enseignement de Lacan. Celui-ci est trinitaire, c’est-à-dire que trois dimensions hétérogènes, égales et consubstantielles s’articulent en une seule et indivisible nature pour le constituer : Réel, Symbolique et Imaginaire. Son corps est le lieu d’une jouissance intime et singulière, un réel, issu de l’effet d’un trou qu’y a laissé le langage. À partir de cet événement, l’inconscient, en tant que tel, n’est rien d’autre que le tissage, la réponse dans les termes de l’Autre à ce qui est définitivement hors de-. Dit autrement, l’homme, constamment, tente d’intégrer, d’inclure – dans l’Autre – ce qui échappe. Il tente d’assimiler ce qui ex-siste, et de s’assimiler comme ex-sistant. C’est le mouvement constitutif du sujet.


À ce titre, relevons plusieurs points.


• Le premier, historique, est mis en évidence par Catherine Clément, dans Pour Sigmund Freud. « Impossible, nous dit-elle, de comprendre le destin de Freud, sans commencer par là, ce fer rouge dans la pensée d’un homme, la menace de l’antisémitisme pesant sur un jeune juif fils d’un marchand de laine hassidique à la mi-temps du dix-neuvième siècle »[1]. Ainsi, revenant sur l’histoire de Sigmund – Sigismund Schlomo Freud – qu’elle ancre dans son temps, elle nous rappelle le mouvement de la fin du 19ème siècle. « Si l’antisémitisme était contenu dans l’empire d’Autriche, si les Habsbourg […] étaient franchement philosémites, la haine des juifs n’en était pas moins banale et menaçante »[2] au temps de la jeunesse de Freud. C’est l’époque de « la Haskalah, les “lumières juives” […] [qui], veut des juifs éclairés, modernes, détachés des traditions obscurantistes, épris de progrès scientifiques et remplis d’optimisme », en réponse aux « générations besogneuses à peine sorties des shetls, ces ghettos miséreux d’Europe centrale et orientale ». « Assez de ce vieux monde, place à l’assimilation ». C’est ainsi que « des bataillons de jeunes juifs optimistes décidés à s’assimiler se lèvent dans l’empire des Habsbourg, dont c’est précisément la politique. “Assimilons-les !” pensent les Habsbourg. “Libérons-nous” pensent les jeunes juifs libéraux »[3].

Quelques années tard, les circonstances sont différentes, mais le mouvement se répète lorsque « les psychanalystes immigrés qui souhaitaient s’assimiler à la société américaine étaient conduits à se soumettre à la pression et aux valeurs de l’Autre social made in USA »[4]. C’est la diaspora de la guerre dans l’American way of life[5].


• Or – et ce sera le deuxième point – l’orientation prise dans le mouvement psychanalytique américain était précisément d’aller dans le sens d’une adaptation du moi à la réalité trouvant son apogée dans un « succès adaptatif »[6]. Le souci d’assimilation de ces élèves de Freud au niveau social n’a eu d’autre corrélat que le développement d’une conception assimilative de la psyché dans le moi. C’est l’ego psychology qui a « refoulé la pulsion de mort et la sexualité infantile et […] renié l’idée même d’inconscient au profit d’une conception pré-psychanalytique du moi »[7].

Lacan n’a cessé de marteler combien ces approches étaient « peu compatibles avec la psychanalyse »[8] ; surtout, il a toujours œuvré avec force pour extirper de la psychanalyse cette propension à l’assimilation, et faire valoir la dimension inassimilable du réel. A. Pfauwadel oppose de manière lumineuse Lacan qui « accentue l’originalité de la conceptualité freudienne, son caractère inédit », et « l’opération propre de l’ego psychology [qui] est de banaliser la conception freudienne », en un processus visant à ce que « les concepts freudiens soient progressivement intégrés aux concepts communs de la psychologie, à des concepts de bon sens »[9].


• Troisième point : pour situer et s’orienter de ce qui, dans LOM, fait trou, pour orienter le sujet vers un traitement de son point de division subjective qui ne soit pas suture, il fallait un discours qui lui-même fasse trou. Une exception. Voilà ce que Lacan a inventé avec le discours analytique. Or, indique A. Pfauwadel, la lecture de Lacan par Foucault est révélatrice de la tentative constante du philosophe d’assimiler le discours analytique à d’autres discours – « (discours médical, psychiatrique, familial, juridique, chrétien, spirituel, etc.) »[10] –, de sa difficulté, voire son impossibilité, à le considérer dans sa dimension d’exception. Foucault est en effet intéressé par la question de la contrainte et donc du pouvoir. C’est à ce titre que sa « stratégie […] consiste à rabattre sans cesse le discours et la pratique psychanalytiques sur d’autres types de discursivité, et d’autres praxis. Sa visée est toujours de ramener la psychanalyse à d’autres régimes normatifs qui en font un agent de normalisation »[11].

Tout l’enjeu de la psychanalyse lacanienne est bien de situer un discours unique qui fasse place au réel comme inassimilable. Ainsi, « la psychanalyse ex-siste aux autres discours parce que c’est le réel dont elle s’occupe qui ex-siste à ces discours »[12]. Notamment, « Lacan rejette de manière catégorique la “refusion” de la psychanalyse dans le la psychologie car cela équivaut pour lui tout simplement à dissoudre totalement l’expérience dont il s’agit, et à signer l’arrêt de mort de la psychanalyse »[13]. En particulier, pour Lacan, « l’idée d’un développement individuel unilinéaire préétabli, comportant des étapes apparaissant chacun à leur tour selon une typicité déterminée, est purement et simplement l’abandon, l’escamotage, le camouflage, à proprement parler la dénégation, voire même le refoulement, de ce que l’analyse a pointé d’essentiel[14] ».


Alors, pourquoi tirer ce fil de l’assimilation qui, nous l’avons dit, est un mouvement consubstantiel de l’inconscient ? Parce qu’aujourd’hui, en toute logique, la tentative d’assimiler le réel se répète, sous une forme spécifique inhérente à la prévalence de certains discours[15]. Du point de vue du traitement de la souffrance psychique, on voudrait dissoudre le réel dans une psychologie générale, elle-même rabattue sur un management de la quantité humaine. Mais, ne nous y trompons pas, sous couvert de pseudo-scientificité et de rationalisation, d’évaluation en vue d’assurer l’efficacité, ce que les gouvernances contemporaines voudraient annuler, ce n’est pas la souffrance, c’est bien LOM, soit ce qui, dans l’homme se fonde hors du domaine du sens : l’exception du réel qui palpite au cœur de la subjectivité. Voilà ce que, socialement, l’on voudrait voir fondre dans un fonctionnement, ou a minima pris dans un maillage tellement serré qu’il n’en laisserait plus rien advenir, plus rien dire. Voilà aussi le point où se situent les Psychologues freudiens, à la suite de Freud et Lacan, s’employant à le maintenir ouvert : le point d’où ex-siste l’inconscient.

[1] Clément C., Pour Sigmund Freud, Paris, Mengès, « Destins », 2005, p.28. [2] Ibid., p.28. [3] Ibid., p.30. [4] Pfauwadel A., Lacan versus Foucault. La psychanalyse à l’envers des normes, op. cit., p.138. [5] Lacan J, « Subversion du sujet et dialectique du désir », Écrits, Paris, Seuil, p.808-809. [6] Ibid., p.808-809. [7] Pfauwadel A., op. cit., p.128. [8] Ibid., p.138. [9] Miller J.-A., « L’orientation lacanienne. Le désenchantement de la psychanalyse » [2001-2002], leçon du 3 avril 2002. [10] Pfauwadel A., op. cit., p.22. [11] Ibid., p.105. [12] Ibid., p.340. [13] Ibid., p.146. [14] Lacan J., Le Séminaire, livre II, Le moi dans la théorie de Freud et dans la technique de la psychanalyse, Paris, Seuil, 1978, p.26. [15] Aurélie Pfauwadel propose une lecture décisive de la manière dont « la science et le capitalisme ont séduit le politique » (p. 45) à plusieurs endroits de son livre.

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