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Entretien avec les Psychologues freudiens - Corinne Rezki



Corinne Rezki
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Anne Colombel-Plouzennec : Corinne Rezki, l’association des Psychologues freudiens vous est très reconnaissante d’avoir accepté de répondre à nos questions. Vous êtes médecin psychiatre, praticien hospitalier à Ville-Evrard, vous intervenez à l’unité d’hospitalisation du Clos Besnard à Aubervilliers, et vous êtes Analyste Membre de l’École de la Cause freudienne. Votre pratique en institution vous place au cœur de l’évolution récente de ce qui fait la trame des institutions et des perspectives d’évolution qui se présentent à elles.


Comment envisagez-vous l’avenir de la psychanalyse dans les institutions ?

De votre point de vue, est-ce que la psychanalyse conserve – et doit garder – une fonction de « grain de sable » dans la machinerie actuelle dans laquelle sont prises les institutions, ou est-ce qu’il y a d’un côté le discours capitaliste, et de l’autre – ailleurs – la psychanalyse ?

Et avec quelles conséquences ?


Corinne Rezki : L’avenir de la psychanalyse en institution s’envisage, me semble-t-il, de la façon dont il se construit dans le moment présent. Un « ici et maintenant » qui résonne avec cette invitation du Dr Lacan, dès 1953, faite au psychanalyste, de rejoindre la subjectivité de son époque. « C’est-à-dire qu’il connaisse bien la spire où son époque l’entraîne dans l’œuvre continuée de Babel, et qu’il sache sa fonction d’interprète dans la discorde des langages[1] ». Voilà une responsabilité pour celles et ceux qui s’orientent du discours analytique à persévérer malgré les obstacles qui peuvent se révéler comme autant de leviers possibles, dans une affinité avec ce que peut être un symptôme.

Notre époque est celle d’une culture de l’évaluation, aussi bien quantitative que qualitative, à laquelle notre société est confrontée à tous les niveaux depuis plusieurs années. Les différentes institutions, publiques et privées, doivent ainsi se plier à cette politique, sous peine de voir leurs crédits de fonctionnement réduits, voire supprimés. C’est une politique qui s’est particulièrement affirmée au début du XXIème siècle et qui n’a eu de cesse de croître au fil des ans. En 2003, un amendement visant à légiférer l’exercice de la psychanalyse, le fameux amendement Accoyer, avait permis de mettre en lumière cette machine infernale. Jacques-Alain Miller et Jean-Claude Milner, dans leur ouvrage intitulé Évaluation, Entretiens sur une machinerie d’imposture, en dépliaient très précisément la logique à l’œuvre : une évaluation qui « n’est pas une science, mais un art du management »[2], une évaluation – fruit hybride du discours capitaliste – qui vise à comparer et surtout chiffrer.

Les institutions qui accueillent les personnes en souffrance psychique sont soumises à ce diktat de l’évaluation et ont le plus souvent appris à savoir-y-faire avec. S’orienter du discours analytique dans la période actuelle demande sans doute de reconnaître, comme le soulignait Jacques-Alain Miller dans L’avenir de la psychanalyse[3], que “nous n’en ferons jamais assez […] pour satisfaire aux critères de rentabilité entrepreneuriale. Nous avons à faire, ajoutait-il, à un ogre utilitariste dont nous ne pourrons jamais satisfaire la gourmandise. Nous pouvons ruser avec lui à condition surtout de faire fonds sur l’au-delà de l’utile ».

La fonction de grain de sable peut s’inscrire dans cet interstice. Une fonction de dérangement qui met en valeur le singulier, l’incomparable, l’inclassable. Une fonction qui se soutient d’acteurs au désir décidé, issu de leur expérience personnelle d’une analyse.


Alexandre Gouthière : Lors d’une récente intervention sur le thème des « langues cliniques », vous évoquiez un malentendu entre la demande de prise en charge des patients que vous recevez dans votre service et ce que vous leur proposez dans les faits. Pourriez-vous nous en dire plus sur ce malentendu et sur la manière dont vous le maniez dans votre pratique ?


Corinne Rezki : Le langage étant de la partie, le malentendu est toujours de mise dans toute demande. Ce qui nous importe, c’est la façon dont le jeune que nous recevons se saisit ou pas du dispositif de paroles proposé. Se montre-t-il suffisamment sensible, par exemple, à tenter de bien dire, au-delà du motif qui l’amène à nous rencontrer, ce qui vient faire dérangement pour lui-même ? Si une accroche, un transfert, semble apparaître, nous échangeons avec l’institution ou le professionnel qui nous l’adresse. La plupart du temps, nos correspondants ne partagent pas la même lecture clinique. Cependant, dans notre manière de prendre en compte les faits de langage, en nous tenant au ras des énoncés et de l’énonciation du jeune que nous accueillons, nous parvenons à être écouté. Concrètement, par exemple, tel adolescent considéré jusqu’à présent comme simplement déprimé pourra se trouver soulagé de nous avoir confié des pensées envahissantes et intrusives jusque-là restées non dites et bénéficier alors d’une médication plus adaptée. Ailleurs, nous ferons valoir, la nécessité de ne pas comprendre trop vite l’évidence apparente d’un énoncé, là où la perplexité fait valoir un défaut de signification. Parfois, c’est le jeune lui-même qui témoigne de ses avancées subjectives aux partenaires qui nous l’avaient adressé, au-delà de l’impasse dans laquelle il se trouvait.

S’orienter avec la boussole du réel dans la clinique est un appui dont on puise le ressort dans sa propre expérience d’une analyse. Il y a ensuite sans doute, le style de chacun, pour parvenir à se faire entendre dans la discorde des langages. La psychanalyse n’a rien à vendre, mais tout à transmettre. Une transmission qui se fait par petites touches et non par de grands discours. Autre variante de sa fonction grain de sable.


Valérie Bussières : Dans ce moment du tout-neuro ou « tout passe par le cerveau », saturé de « bonnes pratiques » dictées par la Haute Autorité de Santé, aux praticiens orientés par la psychanalyse, vous indiquez une boussole pour savoir-y-faire avec l'impossible, pour travailler en institution. Cette boussole est celle de la « joyeuse résistance », pourriez-vous nous préciser ce que vous entendez par là ?


Corinne Rezki : La boussole de la joyeuse résistance est une façon métaphorique de faire résonner deux signifiants : JOIE et RÉSISTANCE.

Dans le petit ouvrage cité précédemment, L’Avenir de la Psychanalyse, J.-A. Miller relevait, il y a vingt ans, que la « question des prochaines années était celle de savoir si la psychanalyse saura ou non résister à sa dilution dans une civilisation qu’elle a séduite, infiltrée, informée, mais qui n’est plus aujourd’hui [et sans doute davantage en 2023] aussi réceptive que par le passé à ses paradoxes et à ses antinomies et qui la menace peut-être d’avoir à se dissoudre dans son propre succès[4] ».

Savoir résister, c’est se garder de tout renoncement, figure grimaçante de l’impuissance. Savoir résister, serait passer de l’impuissance à la prise en compte d’un impossible à supporter qui convoque à devoir inventer au cas par cas. Un savoir-y-faire, qui là encore s’origine de sa propre expérience d’une analyse. En institution, de nos jours, cette résistance n’est sans doute plus possible si elle n’est portée que par un seul. Le discours analytique, comme tout discours, prend sa force dans sa capacité à circuler, de façon si je puis dire, incarnée, pas sans le corps. Il y faut une énonciation. Et sans doute, être à quelques-uns pour qu’un effet de discours puisse opérer et ainsi qu’un transfert de travail se produise.

Le qualificatif de joyeuse, résonne quant à lui, avec la dernière phrase de ce texte de Jacques Lacan que vous trouvez dans les Autres écrits, « Allocution sur les psychoses de l’enfant ». « Quelle joie trouvons-nous dans ce qui fait notre travail ? » Une joie qui résulte d’un désir animé par la cause analytique. Ainsi, parvenir à la subversion du discours du maître par le retournement qu’en effectue la psychanalyse, nécessite un au moins un qui incarne ce désir. Ni espoir, ni désespoir, mais un sans espoir qui nous convoque chacun à devoir inventer avec ce qui se présente comme impasse. Une joyeuse résistance qui invite à ne pas reculer ni devant la psychose[5], ni devant les institutions qui les accueillent.

[1] Lacan J., « Fonction et champ de la parole et du langage », Écrits, Paris, Seuil, 1966, p. 321. [2] Miller J.-A., Milner J.-C., Voulez-vous être évalué. Entretiens sur une machinerie d’imposture, L’instant-de-voir, Janvier 2004, p. 29. [3] L’avenir de la psychanalyse, débat entre D. Widlöcher et J.-A. Miller, Paris, Cavalier Bleu, date, p. 62. [4] Ibid., pp. 19-20. [5] « La psychose, c’est ce devant quoi un analyste de doit reculer en aucun cas », Lacan J., «Ouverture de la section clinique », Ornicar ?, n°9, 1977, p. 12.

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