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Faire vivre la demande




Marion Trémel
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« Il faut faire vivre la demande de mourir le plus longtemps possible ». Voilà une phrase marquante. Comment l’entendre ? 


Pour qui œuvre dans le champ des soins palliatifs, une demande de mourir n’est jamais à entendre littéralement. Lors de la soirée organisée par l’association des Psychologues freudiens le 14 mai dernier,  Caroline Doucet a ajouté : « il faut faire vivre cette demande (de mourir) le plus longtemps possible ». Réveil. L’accueillir et la faire préciser n’est pas la faire vivre. Le dictionnaire définit le verbe vivre ainsi : « être en vie, exister ». Cette phrase introduit donc plusieurs notions : faire vivre ; la demande ; plus précisément la demande de mourir et une temporalité : le plus longtemps possible. 


Que signifie une demande de mourir ? Il existe autant de demandes de mourir que de sujets qui le demandent. C’est déjà une interprétation d’entendre une demande de mort là où, la plupart du temps, il s’agit d’une demande de vie, car, à travers le sujet, un autre parle qui n’est pas le moi. Du point de vue du psychologue, faire vivre la demande est une pratique quotidienne, non en répondant au patient, mais plutôt en laissant un vide propice au désir qui pousse à vouloir savoir. 


Ensuite, comment attraper ce « faire vivre » ? Celui qui demande à mourir, en logique, adresse une demande. C’est justement ce lien à l’autre qui peut permettre au sujet de se rebrancher du côté de la vie, c’est-à-dire du côté du corps pulsionnel, jouissant. La parole du patient s’adresse à un autre qui va accuser réception, laisser parler, écouter, trier, se taire, interpréter et attraper sur le vif le dire, porteur du vivant. Pour se sentir vivant, il est nécessaire d’en passer par le signifiant. « L’éthique du vivant consiste à traiter la composante mortifère du réel pulsionnel d’un sujet pour soutenir la satisfaction sublimatoire nécessaire à sa vie. Le désir de vivre dépend des raisons d’exister que confèrent la présence et la continuité d’un lien à l’autre. […] Ainsi, face à la maladie chronique ou léthale, sous transfert analytique, des remaniements subjectifs s’opèrent, repoussant toujours plus loin les frontières de ce qu’un sujet pensait pouvoir supporter. » [1] Lacan pourra dire que la parole est un don. Nous nous devons d’écouter celui qui parle scrupuleusement, respectueusement. « Il faut laisser les gens parler, quand ils viennent demander quelque chose »[2], indique-t-il, puisque dès qu’un sujet parle, il demande. Ce qui compte n’est pas tant le contenu de la demande que ce qui est insu, ce qui échappe.

Pour autant, « le plus longtemps possible » ne signifie pas à tout prix. L’effet de vivification du corps et du parlêtre est rendu possible par la parole et les soins, jusqu’à un certain point. La psychanalyse ne peut pas tout face à un désir de mort, n’en soyons pas dupes. 


La semaine suivant cette soirée, j’entends une équipe hospitalière exposer une situation inédite. Un couple a demandé à mourir ensemble. L’équipe est touchée, elle trouve cela beau, en lien avec un idéal, celui de la bonne et belle mort et, de surcroît, ensemble, tel un doux songe. Nous sommes loin de la conception du réel, du ratage, du « il n’y a pas ». Cependant, ce n’est pas parce qu’il n’y a pas qu’il n’y a rien à faire, ce qui situe le passage de l’impuissance à l’impossible, ouvrant alors à l’invention et à un accompagnement plus digne. Pour ce couple, mais aussi pour l’équipe qui, à ce moment-là fait couple avec ces deux patients, mourir ensemble serait une modalité de bonheur. La maladie progresse très vite pour M., et une sédation proportionnée est administrée. Au moment du décès de son époux, Mme réitère sa demande de mourir. Elle aussi est atteinte d’une pathologie incurable présentant des symptômes réfractaires, le pronostic vital est engagé à très court terme. Le médecin accueille cette demande mais ne précipite pas son avènement. Il lui « rappelle » qu’elle n’a pas vu ses proches. La demande se décale. Le praticien se rend régulièrement dans leur chambre où M. est resté, une fois décédé, pendant plusieurs heures, ce qui est inédit aussi pour cette équipe. Il n’anticipe pas, disant lors de la séance d’analyse des pratiques : « on oublie la demande de Mme, puisqu’elle ne la reformule pas lors de mes passages », position éthique calée sur la loi mais aussi sur la vie. L’interprétation du praticien a un effet sur le réel. Tel un phénomène à éclipse, cette demande de rejoindre son mari dans la mort va et vient. La question de la séparation, de la perte se pose sur différents plans. La médecine n’a pas cédé à la pulsion mortifère qui est anti vitale. Les soignants ont entendu leur demande, ont été attentifs à respecter la loi de 2016, autant sur les critères, que sur la collégialité de la procédure, mais n’ont pas réalisé d’acte léthal. Ils ont tiré le fil du vivant un moment, entendant aussi quand, plus tard, cela n’a plus été possible pour Mme. 


Cette vignette clinique me semble illustrer cette phrase de C. Doucet. Les soignants ont fait vivre cette demande de mourir le plus longtemps possible. L’épaisseur de leur présence, de leurs attentions, l’offre d’espaces de paroles a permis l’invention face à cette demande inédite. 



[1]  Doucet, « L’éthique du vivant en psychanalyse », L’Hebdo Blog, 3 décembre 2023. 

[2] Lacan J., « Excursus », Lacan in Italia. 1953-1978. Milan, La Salamandra, 1978, p. 95-96.



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