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Les doctes ténèbres de la H.A.S.  [1]

Dernière mise à jour : 12 juil.




Nous savons tous que les cruautés envers l’humanité se font souvent au nom d’un fantasme de purification.

L’histoire de la psychiatrie ne manque pas de tristes exemples.

Celle-ci a pourtant rencontré sa coloration résurrectionnelle pendant la guerre du côté de Saint-Alban où l’inattendu, l’inespéré, ont pris racine donnant enfin à l’accueil de l’insolite la dignité qui lui revient.

L’esprit de recherche de ces médecins qui ont souhaité se laisser enseigner au plus près d’un refuge inédit fait à la folie a si longtemps accompagné la psychiatrie de secteur, que nous sommes ici encore nombreux à avoir pris dans notre sang cet air du temps qui ne peut s’éliminer, et dont certains jeunes gens héritent à leur tour.

Je veux parler ici de ce maillage si délicat entre souci de l’autre, suspension/respiration de l’échange, connaissance des savoirs acquis, gestation le long d’une assomption de l’incertain en son lent cheminement vers une rencontre qui s’apprivoise par petites avancées, apaise et fait reculer les cruelles emprises de la souffrance mentale.

L’apport culturel de l’œuvre freudienne et son esprit d’hospitalité inconditionnelle ont pris leur part de cette psychiatrie inventive capable de se tenir à distance de l’abattement comme de trop grands espoirs. Pourtant au nom des modernes divinités que sont Rapidité, Efficacité et Rentabilité, on veut en haut lieu son élimination.

La H.A.S. dont il est question donne le sentiment d’une administration proliférante fonctionnant tout d’abord pour son propre compte et sa pérennité.

Juridiquement conçue comme une autorité administrative indépendante, elle dispose de l’éminente qualité d’être à « caractère scientifique » afin que ses avis et décisions soient estampillés d’une garantie indiscutable sans avoir à rendre de comptes.

Dès 2004, ses missions de recomposition/modernisation de l’offre de soin n’étaient pas épargnées par la colère de Didier Sicard, Président du Comité d’Éthique , qui dénonçait ce qu’il nommait déjà une « médecine de supermarché ».

C’est en effet par l’intermédiaire de la création de cette institution que l’orthodoxie technocratique s’est emparée de la fonction publique hospitalière dans son ensemble : gouvernance verticale, destruction des contre-pouvoirs, exercice de domination sur les pratiques, instrumentalisation de la science, critères d’efficacité, réponses morcelées et fragmentaires, tout ceci au détriment du temps qui permet aux soignants d’aller au devant  de l’étrangeté qui s’adresse à eux et d’inventer l’avenir.

Dans le droit fil de l’amendement Accoyer de 2003, du rapport de l’Inserm et 2004 et du Livre Noir de 2005, le projet d’élimination de la psychanalyse en psychiatrie avance dorénavant à visage découvert.

Le divorce des artisans du soin d’avec les méthodes de coercition de la H.A.S. pour incompatibilité de valeurs est majeur, et les désertions de toutes catégories de soignants se multiplient dans les hôpitaux.

Depuis une trentaine d’années ce désastre de la modernité a fait l’objet de multiples et fines analyses historiques, sociologiques et anthropologiques issues d’une forte résistance à la tonalité funèbre des présupposés idéologiques et méthodologiques qui inspirent cette tyrannie du prêt à penser sans qu’il soit possible de la faire reculer.


Pourtant, entre ode à la vie et requiem, un certain art du soin tente de survivre à la brutalité du mortier sémantique de la bureaucratie à l’aide de quelques chemins de traverse et de nouvelles formes de clandestinité qui maintiennent l’attrait pour ce qui se risque en dehors des normes imposées et des obligations.

Combien de temps encore sera-t-il possible de s’affranchir d’une tutelle qui paralyse, ensevelit l’art de la rencontre et rend impossible celui de conférer  avec ce qui n’a pas de représentation ?

L’ironie viendra t-elle du côté de la psychose, de l’embuscade hors temps de cette altérité qui ne s’en laisse pas compter ?


Je souhaite revenir ici sur un point de bascule dont la Fondation Vallée a fait cruellement les frais et qui nous indique que la H.A.S. et les A.R.S. ont franchi un cap d’avilissement moral et politique.

La mise en accusation des pratiques soignantes dont la presse s’est emparée s’appuie certes sur des mensonges avérés, mais elle reste dominante chez les éditorialistes non seulement pour cause d’endogamie journalistique mais aussi parce qu’il y est question de « vulnérabilité » spoliée, thème dont le succès médiatique ne se dément pas.

En revanche, il faut noter la tournure perverse de cet événement où tout se confond et se rejoint en même temps :

  • celui-ci vient en effet intensifier la montée populiste d’une défiance et d’un ressentiment envers une institution du service public de l’État

  • dans le même mouvement il détourne les regards de la pleine et entière responsabilité des méthodes de travail et choix idéologiques de la H.A.S.

  • en conséquence il devient légitime aux yeux du peuple de renforcer la docilité disciplinaire des soignants.


Au fond, ce que cette institution nous demande depuis sa création, ce n’est rien d’autre que de déserter notre propre humanité.

S’il est essentiel de coaliser des puissances collectives hétérogènes qui redonnent de l’espoir, nous devons garder à l’esprit que l’origine de la H.A.S. n’est pas liée à une loi sur la santé et que la dite Autorité n’est soumise à aucune hiérarchie ministérielle. De ce fait, réfléchir au moyen de susciter une commission d’enquête parlementaire à laquelle elle devrait rendre des comptes pourrait se révéler une piste à suivre.




 [1] Ce texte a été écrit par Martine Vial-Durand, Coordinatrice du Collectif national inter-collèges (CNI) psychologues hospitaliers, pour le forum du 18 juin 2026 « Le Forum des Psys contre-attaque face à la destruction des institutions de santé mentale. »






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