Ni croire ni condamner
- Stéphanie Bozonnet
- il y a 22 heures
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Entre 1915 et 1917, Freud donne une série de conférences à l’Université de Vienne. Ces dernières sont réunies dans l’ouvrage « Conférences d’introduction à la psychanalyse » [1].
La conférence « Psychanalyse et psychiatrie » (chapitre XVI) frappe par son actualité. Un an après le début de son enseignement qui portait sur les actes manqués et les rêves, dont chacun de son auditoire en avait une expérience intime, Freud donne une conférence sous le titre « Psychanalyse et psychiatrie » à l’adresse d’un public averti. En effet, dans cette conférence, il sera question des phénomènes névrotiques. Freud partage ses découvertes quant à la pratique psychanalytique mais il ne veut pas « susciter des convictions », il souhaite « donner des indications et ébranler les préjugés ». Si une personne méconnaît la pratique de la psychanalyse, elle ne peut « ni croire ni condamner ». On doit se méfier autant « du coup de foudre » que du « rejet instantané » [2] avance Freud. Ces réactions sont du domaine affectif alors que le traitement psychanalytique est le résultat d’une expérience, précise Freud. Dans le premier numéro des Ingénieurs du Mental [3] paru en avril dernier, les portraits dessinés des personnalités qui se battent contre la psychanalyse, en témoignent.
Si les médecins sceptiques à la théorie psychanalytique croient que le matériel produit est obtenu « selon une détermination purement subjective » [4], c’est parce que, selon Freud, ils n’écoutent pas le malade. Mais Freud ne veut pas rentrer dans une polémique. Quand les uns lui reprochent d’avoir modifié certaines thèses dans l’avancée de son travail, les autres critiquent justement ce changement, arguant que si Freud les a laissées, c’est qu’elles n’étaient pas valables. Discussion impossible.
Alors, Freud avance un cas clinique. Il s’agit d’une femme de cinquante-trois ans qui a des pensées obsédantes sur la tromperie de son mari. Freud les qualifie d’idées délirantes. Il s’agit d’un délire de jalousie qui vient mettre en péril un mariage sans nuage depuis plus de trente ans.
Comment la psychiatrie répond-elle à ce symptôme ? En donnant un diagnostic et un pronostic. Freud sait que « le psychiatre ne connaît tout simplement pas de chemin qui permettrait d’avancer dans l’élucidation d’un tel cas » [5]. Le psychiatre détermine une cause héréditaire là où la psychanalyse va provoquer un décalé et éclairer la patiente sur ce qui lui arrive. Freud prend le temps avec la patiente qui lui avoue avoir un désir sexuel envers son gendre, désir inacceptable. Cette idée se déplace alors sur son mari : si son mari lui était infidèle, cela la déculpabiliserait. Donner ainsi la parole à la patiente fait apercevoir que cette idée n’est plus insensée, ce qui change le pronostic. Cette réponse apparaît nécessaire au processus inconscient. Pour Freud, la psychanalyse ne contredit pas la psychiatrie, c’est un « complément ». « Ce sont donc les psychiatres qui s’opposent à la psychanalyse, pas la psychiatrie » [6],
Aujourd’hui, les reproches à la psychanalyse n’ont guère changé. Cependant, il est notable que l’hostilité s’est transformée en haine. Le diagnostic revient en force, avec les centres experts, les PCO [7] au détriment du soin comme en témoignait Freud. Éliminer la psychanalyse, c’est aussi éliminer le soin.
S’agirait-il, comme Freud l’avançait dans le passé, d’un aveu d’ignorance ? d’un refus de savoir ?
Dans la pratique, les parents se font souvent le relais des demandes de diagnostic de l’école tel qu’il circule dans le discours courant scientiste. Si par ce biais, ils peuvent obtenir des aides matérielles ou humaines pour leur enfant dans le cadre scolaire, force est de constater qu’ils souhaitent surtout parler, de leur enfant, de ses particularités et aussi, de ce qui les angoisse. On oublie trop souvent que l’enfant est un sujet en développement et que le diagnostic vient le figer.
La psychanalyse ne prétend pas tout, mais elle avance avec l’incurable et ne laisse pas seul celui qui veut en savoir quelque chose.
[1] Freud S., Conférences d’introduction à la psychanalyse, Paris, Gallimard, 1999
[2] Ibid., p. 312.
[3] Forum des Psys, Les ingénieurs du mental, Numéro 1, Avril-Mai 2026.
[4] Freud S., « Psychanalyse et psychiatrie », Conférences d’introduction à la psychanalyse, op. cit., p. 313.
[5] Ibid., p. 322.
[6] Ibid., p. 326.
[7] Plateformes de coordination et d’orientation créées en 2018 afin d’orienter rapidement les enfants suspectés de Troubles neurodéveloppementaux.



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