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Trans-Humant*




René Fiori 2024
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C’est avec ce signifiant que nous voudrions aborder les questions cardinales que Caroline Doucet nous propose dans son texte : « Le vivant, un tournant dans la fonction du médecin »[1]. Un signifiant avec lequel Jacques Lacan veut souligner « notre naturalité de transit ». Plusieurs questions passionnantes sont posées dans ce texte, propices à la discussion et aux échanges en cours, parmi lesquelles : le remplacement du vivant par l’inanimé, la conjugaison d’un anthropocentrisme dominateur et d’une pensée biocentrique, la lassitude de la vie engendrée par l’idéologie ultralibérale, qui conditionne les demandes de sujets de moins en moins vivants, la vie humaine comme symptôme et la question de l’impossible. À propos de l’antispécisme, sans qu’il soit nommé, C. Doucet souligne « qu’il ne s’agit pas d’établir une hiérarchie entre les espèces, mais de soutenir que le conditionnement humain est celui du langage à l’origine de la pensée »[2]. Dans le Séminaire II, Lacan interroge : « Pourquoi sommes-nous amenés à penser la vie en termes de mécanisme ? »[3]. Cette question qu’il développe en convoquant la rupture de Descartes avec la philosophie du moyen-âge, se pose d’autant plus si on en suit les développements ultérieurs. On y trouve en particulier une définition de « la libido » « en tant que pur instinct de vie », c’est-à-dire « ce qui est soustrait à l’être vivant de ce qu’il est soumis à la reproduction, par le cycle sexuel », « soit le champ de ce vivant appelé à la subjectivité »[4]. Aussi pourra-t-il définir quelques pages plus loin, « la vie humaine comme un calcul dont le zéro serait irrationnel »[5].

C’est ce réel, dont la science ne veut rien savoir. « Les scientifiques donnent à penser que rien n’est impossible dans le réel »[6]. C’est aussi ce qui arrive à la mort dont la « médecine biotechnique » veut faire une maladie dégénérative[7]. Il nous semble possible d’interroger le signifiant « post-modernité », amené par C. Doucet par celui de « trans », trans modernité, par exemple[8].

Ledit transhumanisme, le transsexualisme et plus largement la transidentité, à quoi nous pourrions ajouter l’antispécisme où la vie est formulée comme un continuum trans-spéciste, interrogent sur les significations produites par ce signifiant – soit cet au-delà à la recherche duquel les savants courent, disputant cette place à la religion.

D’autre part, les notations cliniques qui ponctuent ce texte interrogent la pratique de tout un chacun. « Cette grande lassitude de la vie » qui « conditionne les demandes de sujet de moins en moins vivants ». « La course au progrès et aux intérêts » et « la perte de sens » qu’elle engendre, tout cela a une grave incidence sur cette « énergie potentielle », cette « force constante »[9] qui tend « l’arc » de vie de la pulsion du sujet, laquelle est rendue possible par la structure de langage. Cette tension vitale, qui contourne la mort consubstantielle au symbolique, pose la question de la marge laissée au sujet dans son rapport à ce dernier. « Les nouvelles technologies (imagerie, intelligence artificielle, corps augmenté) » la réduisent, jusqu’à lui confisquer ce rapport, quand la machine répond ou agit à sa place. Celle-ci le dépossède de l’énergie potentielle, qui est aussi énergie virtuelle au sens premier du terme. Le virtuel technologique, lui, ne qualifiant plus un état, une virtualité, mais existant comme « un certain mode d’apparition des objets dépendant d’un dispositif technique élaboré »[10]. Un virtuel qui est donc en fait un virtuel réel. Dès lors, pour ce qui concerne la médecine, elle se trouve induite, comme le note C. Doucet, « à substituer, remplacer, le vivant par l’inanimé »[11].



[*] Doucet C., « Le vivant, un tournant dans la fonction du médecin », Mental, n°47, « Les maladies de la médecine », 2023.

[2] Ibid., p. 105.

[3] Lacan J., Le Séminaire, livre II, Le moi dans la théorie de Freud et dans la technique de la psychanalyse, Paris, Seuil, 1978, p. 43, transcription par J.-A. Miller.

[4] Lacan J., Le Séminaire, livre XI, Les Quatre Concepts fondamentaux de la psychanalyse, Paris, Seuil, 1973 , p. 181-185.

[5] Ibid. p. 387.

[6] Doucet C., « Le vivant, un tournant dans la fonction du médecin », op. cit., p. 107.

[7] Lemaître J-M, Guérir la vieillesse, Paris, Humensciences, 2022, préface de Luc Ferry.

[8] Doucet C., « Le vivant, un tournant dans la fonction du médecin », op. cit., p. 106.

[9] Lacan J., Le Séminaire, Livre XI, Les quatre concepts fondamentaux de la psychanalyse, Paris, Seuil, 1973, p. 149-150.

[10] Cauquelin A., Mots et mythes du virtuel, Quaderni, n°26, Les mythes technologiques, Persée, 1985.

[11] Doucet C., op.cit., p. 104, citation du texte de François Ansermet, « Les défis du vivant », blog du congrès de la NLS 2023, «Malaise et angoisse dans la clinique et dans la civilisation».

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