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À propos de « L’analyse profane » de Freud. Partie 1 : L’abîme qui sépare le corporel et le psychique




Solenne Albert 1
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À l’heure où la psychologie, discipline dont l’arborescence complexe invite nos gestionnaires à tenter des simplifications dangereuses, relire Freud, encore et toujours, se révèle sinon salutaire à court terme, du moins salubre. Rien ne forme moins bien un psychologue qu’un cursus médical, dit-il en 1926. Un siècle plus tard, l’évolution de la médecine ne fait que confirmer ce  point.

Toutefois, avant de rappeler combien Freud avait les idées claires quant à ce que devait être la formation des psychologues qui désiraient s’orienter vers une pratique clinique digne de ce nom, il convient de ne pas passer sous silence deux choses :

Le signifiant « clinique » a été emprunté par la psychologie à la médecine. Postuler l’existence d’un champ nouveau, accueillant à une clinique totalement détachée de la clinique médicale, a été l’audace de Freud, et cette audace n’est pas transmissible. Elle est renouvelée par chaque praticien dès lors qu’il décide de s’y affronter.

Il reste donc à rappeler que les psychologues cliniciens doivent tout de même savoir que certains symptômes ne relèvent pas, ou pas entièrement, de leurs actes. Ils doivent savoir qu’on ne peut supposer qu’une céphalée, une aphonie, une hallucination même ou un trouble de la vision ne peuvent être qualifiés de « psychogènes » qu’à la condition que des investigations aient été faites, qui écartent la maladie organique.

À cette réserve près, tout ce qui s’énonce ci-dessous et que signe Solenne Albert, est du plus vif intérêt.

Nathalie Georges Lambrichs


En 1926, Freud, sollicité pour défendre une collègue accusée de mauvaises pratiques, produit un texte politiquement engagé, qui porte bien au-delà de la circonstance. : La question de l’analyse profane, d’une actualité brûlante pour les Psychologues freudiens. Quelle place la médecine occupe-t-elle vis-à-vis de la psychologie ? Faut-il être médecin pour devenir thérapeute ? En effet, comme Freud le martèle en préambule, « Profane », veut dire non médecin. « La question est de savoir si l’on doit permettre aux non-médecins eux aussi, de pratiquer l’analyse. » [1]

Recourant à la forme de dialogue fictif qui lui est chère, Freud élabore ses réponses par le biais de la dialectique qui l’anime. 


Disjonction soma/psyché

Freud, nul ne l’ignore, était lui-même médecin, neurologue. Dans cet ouvrage, c’est un peu comme s’il se retournait sur lui-même, afin d’apercevoir tout ce à quoi il a dû renoncer ; idéaux, valeurs, savoir accumulé durant ses études, et qu’il a dû laisser derrière lui pour pouvoir s’intéresser à « la vie d’âme » et découvrir la terra incognita qu’il nommerait l’inconscient. « Dans tout ce que nous avons rencontré, il y a peu de choses médicales et beaucoup de psychologie. » Ce qu’il a découvert et qu’il nous transmet est à rappeler aujourd’hui, alors que le préfixe neuro menace de faire disparaître la pratique clinique des psychologues, alors qu’il y a un abîme qui sépare le corporel du psychique et que cet abîme est tout simplement nié. En effet, « de quelque façon que la philosophie s’y prenne pour ignorer l’abîme qui sépare le corporel et le psychique, cet abîme existe, pour ce qui est de notre expérience d’abord, et plus encore pour ce qui est de nos efforts pratiques. » [2] Le corporel et le psychique n’ont rien à voir – va démontrer Freud – l’étude de l’un est totalement disjointe de l’étude de l’autre.  

Le psychologue orienté par la psychanalyse se préoccupe de ce que Freud nomme « la vie d’âme » ou « vie des profondeurs », il s’intéresse à l’appareil psychique et aux instances complexes qui le composent : le moi, le ça, le surmoi, les pulsions, l’inconscient. Ceux-ci n’obéissent en aucun cas aux mêmes principes que les organes corporels. Il se préoccupe également du fait qu’en nous « peuvent avoir lieu des actes, souvent très compliqués, de nature psychique, que notre conscience ignore complètement, dont nous ne savons rien » [3] et qui provoquent symptômes, souffrances, angoisse. 


Médecine et psychologie : pas le même tempo

La furor sanandi qui peut animer le médecin à son insu est-elle compatible avec la position qu’occupe le psychologue orienté par la psychanalyse ?

L’art du médecin implique la rapidité pour être efficace et avoir chance de gagner sur la maladie. À l’inverse, indique Freud, l’art de celui qui s’intéresse à la psyché humaine suppose de la patience. Il s’agit de prendre le temps nécessaire au repérage des défenses du sujet pour, au moment opportun, opérer par et avec le kairos qui pourra déranger ces défenses et en permettre un nouvel arrangement. Car, en psychologie, « vous commettez une faute grave si, par exemple, dans votre souci d’abréger l’analyse du symptôme, vous jetez vos interprétations à la tête du patient dès que vous les avez trouvées. Par là, vous aboutissez à ce qu’il manifeste résistance, refus, indignation, mais vous n’obtenez pas que son moi se rende maître du refoulé. » En psychologie, vouloir aller trop vite peut même être dangereux. Ce dont témoigne l’un des patients interrogé dans le film « Nos inquiétudes », de Judith Du Pasquier : « Si j’avais découvert en une seule fois tout ce que je sais de moi aujourd’hui, après plusieurs années de travail sur moi-même, je me serais sans aucun doute suicidé – car tous ces souvenirs que j’avais enfouis et qui ne me donnaient pas une bonne image de moi-même provoquaient une culpabilité tellement grande qu’elle m’aurait tué » – indique-t-il en substance.


Résistances à la guérison

Freud fait là une découverte d’importance, qui est difficile à avaler : la résistance à la guérison. Pour une part, le patient tient à sa maladie, il en a même besoin pour supporter la vie, et il ne veut donc surtout pas guérir. Il tient même à son symptôme plus qu’à lui-même. « Dans la vie civile, la maladie peut être utilisée comme protection pour pallier son insuffisance dans la vie professionnelle et dans la compétition avec d’autres. » [4] Cette résistance est telle qu’elle freine le travail d’analyse, elle le ralentit, comme s’il s’agissait d’un terrain miné, sur lequel il convient d’avancer avec la plus grande prudence. Freud évoque cette métaphore guerrière : « Sur un parcours qu’en temps de paix on accomplit à toute allure en quelques heures de chemin de fer, une armée peut être immobilisée des semaines si elle doit y vaincre la résistance de l’ennemi. »[5]

Le transfert – levier puissant – est utilisé, non pour réprimer ces symptômes, mais « comme force de pulsion pour permettre au moi du malade de surmonter ses résistances. » 

Le procédé n’a donc ni les mêmes buts, ni n’utilise les mêmes moyens, en médecine et en psychologie. Cela distingue la méthode médicale de la méthode inventée par Freud qui propose, non pas d’éradiquer les symptômes, mais de les prendre en considération, de prendre le temps de les inscrire dans l’histoire de vie du patient, afin que celui-ci puisse lui-même apercevoir la fonction qu’ils revêtent pour lui. « Nous nous assignons comme but une analyse du patient aussi complète et approfondie que possible, nous ne voulons pas le soulager en le faisant rentrer dans une communauté catholique, protestante ou socialiste, mais l’enrichir de ce qu’il porte au fond de lui-même, en dirigeant vers son moi les énergies qui, rendues inaccessibles par le refoulement, sont liées dans son inconscient, et ces autres aussi que le moi est obligé de gaspiller de façon stérile pour le maintien des refoulements. »[6]


Faire soi-même une analyse

Pour Freud, la qualité de psychologue orienté par la psychanalyse implique que le candidat fasse lui-même l’expérience d’une cure, qu’il éprouve la consistance de son malaise, de ses symptômes et le temps qu’il faut à la parole pour un bien-dire. [7] C’est le point d’orgue de ce petit: « Quand vous aurez acquis une certaine discipline de vous-même et que vous disposerez de connaissances précises, vos interprétations seront indépendantes de vos caractéristiques personnelles et toucheront juste.[…] Et avant tout se rattache à cela, l’obligation pour l’analyste de se rendre, en se faisant lui-même analyser à fond, capable d’accueillir sans parti pris le matériel analytique. » [8]

Ainsi, celui qui a été lui-même analysé, qui a saisi « de la psychologie de l’inconscient ce qui actuellement peut en être enseigné, qui est au courant de la science de la vie sexuelle et qui a acquis la technique délicate de la psychanalyse, art de l’interprétation, lutte contre les résistances et maniement du transfert, celui-là n’est plus profane dans le domaine de la psychanalyse. » [9]

La réponse de Freud à la question initialement posée est donc sans ambiguïtés : « Les médecins n’ont aucunement droit à la propriété exclusive de l’analyse». [10] S’ils veulent s’intéresser à la psychologie des profondeurs[…]. Il faut qu’ils apprennent à comprendre l’analyse par la seule voie qui s’offre à eux, c’est-à-dire en se soumettant eux-mêmes à une analyse. »[11]

Ils découvriront alors par eux-mêmes combien il est difficile – voire impossible – de parler de guérison lorsqu’il s’agit de la psyché. Car nos symptômes contiennent aussi notre part pulsionnelle, vivante, notre révolte intime, refoulée, dont un patient déchiffrage permettra de libérer la puissance créatrice étouffée. « Si je vous ai tant parlé de psychologie, indique Freud, c’est que je souhaitais que naisse en vous l’impression que le travail analytique est un morceau de psychologie appliquée, et précisément d’une psychologie qui n’est pas connue en dehors de l’analyse. Il faut donc que l’analyste ait appris avant tout cette psychologie, la psychologie des profondeurs ou psychologie de l’inconscient. » [12]


(À suivre)



[1]  Freud S., L’analyse profane, Folio essais, p. 25.

[2] Ibidem, p.134

[3] Ibid., p.49

[4] Ibid., p. 93

[5] Ibid., p. 96

[6] Ibid., 150

[7] Ibid., p. 52

[8] Ibid., p. 88

[9] Ibid., p. 103

[10] Ibid., p. 105

[11] Ibid., p. 137

[12] Ibid., p. 65

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