A propos des «esbroufes de la HAS » vu par un sociologue
- Roquejoffre Alain
- il y a 2 jours
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Alain Roquejoffre est docteur en sociologie de l’EHESS. Il a suivi avec beaucoup d’intérêt le Forum « Les esbroufes de la HAS »[1] et nous en livre sa lecture. Sa réflexion est à restituer dans un parcours professionnel riche et engagé. Educateur spécialisé en protection de l'enfance (AEMO) pendant douze ans, puis chargé de recherche dans une association de Sauvegarde de l’enfance et de l’adolescence de 1987 à 1997, il a également enseigné la sociologie et les politiques sociales dans un établissement de formation en travail social (EFTS) à Limoges, il a aussi été responsable de la formation continue, de la recherche et du Caferuis (Certificat d'Aptitude aux fonctions d'encadrement et de responsable d'unité d'intervention sociale) et chargé de cours dans le DSTS devenu DEIS. Ces nombreuses années au contact des patients et des acteurs de terrain l’ont rendu sensible à l’évolution des politiques de soins ainsi qu’à la dégradation des contenus de formation. Dans la Tribune Libre du Média social, parue le 9 janvier 2026, il « interroge vivement la nouvelle réforme des diplômes du travail social » et « alerte sur une formation jugée normative, déconnectée des réalités professionnelles et porteuse d’un appauvrissement de la pensée critique ». Il dénonce clairement la volonté de « former des opérateurs plutôt que des professionnels du social ».
Nous le remercions vivement de sa contribution au débat.
L’écoute avec une oreille de sociologue des trente-trois intervenants du Forum de l’ECF, opportunément nommé « Les esbroufes de la HAS » oriente la réflexion dans trois directions : l’évocation fréquente d’une haine tenace vis à vis de la psychanalyse et des psychanalystes ; le scientisme et l’hubris néo-libérale ; l’escamotage de la singularité du sujet. Les intervenants du colloque ont livré des argumentaires mûris et documentés de longue date, je ne les reprendrai pas tout en essayant d’envisager des chemins pour la compréhension de cet affrontement qui témoigne de deux visions opposées du sujet et de la modernité.
La haine mentionnée à plusieurs reprises par des participants au Forum est générée par au moins deux éléments. Le premier tient à la perplexité anxieuse voire à la peur de la parole des personnes « autistes », parole inhabituelle, peu conforme, parole « nue », souvent irréductible à la raison commune, difficilement ajustée aux rapports sociaux. Le rejet de cette parole, rebelle sans le vouloir, entraîne de la part de certains, un contournement de l’« objet », un repli rassurant vers des données ordonnées, chiffrées, numérisées, binaires et supposées évaluables. Celles et ceux qui reçoivent et acceptent cette parole folle, ce désordre, l’incertitude des effets du soin sont englobés dans cette crainte qui semble pouvoir conduire à la haine. Il reste la difficulté à définir le terme.
Le deuxième, la certitude revendiquée d’être ontologiquement scientifique alors que la psychanalyse ne le serait pas, est porteur d’une dimension politique, une opposition de culture, celle des sciences dites dures et celle des SHS (Sciences Humaines et Sociales). La brutalité de l’attaque contre la psychanalyse est bien une « croisade contre les infidèles » (Philippe La Sagna), un procès en excommunication.
Par ailleurs il semble que des expériences personnelles thérapeutiques adossées à la psychanalyse, jugées très négatives par certains (élus et/ou membres de la HAS) aient participé de cette haine. L’approche scientifique peut avoir à souffrir de telles circonstances…
La HAS semble faire peu de cas, quoi qu’elle en dise, de la démarche scientifique ; le doute ne l’habite pas, elle préfère ignorer des résultats qui indiquent pourtant la faiblesse des effets positifs de certaines pratiques éducatives comportementales, voire des dangers qu’elles comportent. Le faible niveau de preuves des études mises en avant (Anne Réva-Lévy) et la démonstration de l’absence d’indépendance de la HAS (Laurent Dupont) forment un système de croyance négationniste qui relève de la pensée magique, d’un énoncé performatif du type les mots font les choses (Austin, « How to do things with words ») pour lequel l’adhésion sans réserve (le « discours hypnotique » Hélène Girard) est la seule réponse acceptée.
L’autoritarisme de la HAS en l’absence de contrôle démocratique extérieur s’apparente à des dispositifs décrits par la littérature de science-fiction ou produits par des dictatures réelles. L’Angsoc et le Ministère de la Vérité dans « 1984 » de George Orwell, le Secrétariat de l’Âme et de la Précision de Robert Musil dans « L’homme sans qualité », l’Angkar (l’Organisation) des Khmers rouges au Cambodge de 1975 à 1979, sont des références possibles pour approcher les systèmes clos et auto-légitimés. Toutes choses égales par ailleurs, le modèle de la gouvernance par agences disposant de ses propres experts facilite la conception et la mise en œuvre de normes imposées aux soignants et aux familles, les uns et les autres dépossédés de leur choix voire même du droit de le revendiquer. La HAS impose une vision normative du soin (diagnostic et traitement), un positivisme brutal, une « chaîne industrielle du soin » (Mireille Battut) colonisée par le neuro-essentialisme et une appétence pour le discours comminatoire. Sur ce point le communiqué de presse de l’ARS Île de France du 19-2-2026 à propos de la Fondation Vallée est illustratif. Il est écrit en substance ceci : « Il s’agit notamment de l’inscrire résolument dans les recommandations de bonnes pratiques les plus récentes, en particulier celles de la HAS […] former les professionnels aux méthodes actuelles de gestion de crise ». 0ù l’on voit que l’injonction à une certaine forme de modernité est sans appel, du passé faisons table rase reste un slogan opérant.
L’individu interchangeable de l’hubris néo-libérale n’est pas le sujet singulier et complexe de la psychanalyse. Le fantasme mortifère de l’avènement d’un avatar rationnel et rationalisable amène les officines de formation au management à envisager l’éradication des affects et des sentiments, obstacles à la réalisation de soi. Le programme de l’Analyse Transactionnelle explique comment se « débarrasser des scories du subjectif » par la « règle des 3P » (Permission, Protection, Puissance). La méthode du DPA-PC (Développement du pouvoir d’agir pour les personnes et les collectivités) conseille de pratiquer la RSE (Régulation stratégique des émotions). Pour réaliser un tel objectif d’effacement de la complexité du sujet, les mots une fois encore feront les choses et pour cela une novlangue adéquate, une logocratie insistante se sont imposées dans le domaine du soin et plus généralement dans toutes les activités de la vie sociale ayant pour objet l’aide, l’accompagnement ou l’éducation. Les termes : « développement personnel, empowerment, pleine conscience, autonomie, émancipation, capacitation, responsabilisation, éducabilité, résilience, patient ou usager expert, pairs aidants, bonnes pratiques, innovation, formation anti-oppressive et décoloniale, acteur du changement, être en projet, proactif, bon sens, pragmatique », la liste n’est pas close, on peut y ajouter, pour les experts en art cynégétique les « accompagné(s) traceur et traceur ciblé » adoubés par Qualiscop et présentés sur le site de la HAS, enferment l’individu dans des catégories prêtes à penser, des poncifs à réciter, des notions non critiquables, des préalables porteurs de croyances. L’évaluation des établissements obligatoire depuis les lois de 2002 puis modifiée dans ses contenus par celle du 24 juillet 2019 est pratiquée par des organismes évaluateurs déclarés indépendants sans que l’on sache qui garantit l’indépendance, sur quels critères et quel est le système de contrôle.
De par son mode de fonctionnement décrit et dénoncé par les participants au Forum, la HAS contribue à créer au sein des politiques publiques un espace où la norme souhaitée en matière de soin se construit sur l’occultation d’une dimension thérapeutique et sur la coercition.
La finalité de ce langage est de forcer l’adhésion et un accord tacite aux valeurs et à la morale qu’il est censé représenter. La signification immédiate de ces termes est accueillie positivement bien au-delà du champ social et médico-social. Ils dessinent les codes du modèle de l’être humain triomphant, maître de lui-même, de sa condition, de son environnement, une créature du néo-libéralisme. La HAS ne les a pas sciemment générés mais ils bornent le cadre idéologique qu’elle entend imposer. L’éviction par oukase de la psychanalyse est la mesure concrète des limites de la liberté des choix laissés aux soignants et aux familles.
Face à l’« esbroufe », à des comportements anti démocratiques peu scientifiques, à un autoritarisme discrétionnaire, on peut esquisser une double hypothèse qui ne dédouane pas la HAS mais qui peut permettre au contraire de contribuer à sa réforme. Le premier volet, brièvement évoqué plus haut, est l’incertitude inhérente à toute action de soin ou d’accompagnement quant aux résultats. C’est une source d’angoisse pour des professionnels et des organismes de tutelle, qui est combattue par une abondance de systèmes d’organisation, de quantification, de protocoles, de procédures qui a pour objet, sans doute inconscient, de contourner la tâche en se donnant l’illusion qu’on la maîtrise. Le deuxième volet, corollaire du précédent, à mi-chemin de la sociologie et de la psychologie est de constater qu’une organisation importante quant à la nature de ses missions et quant à son périmètre institutionnel est mécaniquement portée à contrôler l’ensemble de son fonctionnement en mettant à distance ce qui pourrait, même à minima, générer de la complexité, du désordre et de l’incertitude, en l’occurrence la psychanalyse.
[1] Les esbroufes de la HAS, forum organisé par l’École de la Cause freudienne le 12/03/2026 en visio, en direct sur Lacan Web TV.