Les robots conversationnels ne seront jamais l’avenir de la psychologie

Face à la crise que nous traversons dans le champ de la santé mentale et face aux enjeux qu’elle soulève dans l’organisation des soins, il nous a semblé important de nous intéresser à l’ouvrage collectif « Psychiatrie et psychologie du futur » qui prétend exposer « les méthodes diagnostiques et thérapeutiques innovantes qui feront la psychiatrie et la psychologie de demain », ouvrage plébiscité sur le site de la fondation FondaMental.
Ainsi, pour aider au diagnostic et à la thérapeutique, Yann Auxéméry, l’un des auteurs du livre, s’appuie sur la psycholinguistique et la recherche de lingomarqueurs. Il écrit ceci : « les intelligences artificielles s'éprouvent désormais à créer pour chaque situation clinique un psybot sur mesure qui s'adapte en permanence à ce qu'il comprend de l'état psychique du patient et de leur relation thérapeutique, ce qui nous amène à décrire une forme d'intersubjectivité hybride » [1].
Or, en interrogeant une IA, l’auteur découvre que « toute lA restant pour l'heure essentiellement réplicative des connaissances existantes […] étonnamment, elle fait fi de tout intérêt pour le langage ». En effet, si l’IA accède aux théories du langage, elle reste imperméable à sa matière jubilatoire, c’est-à-dire au plaisir éprouvé dans le fait de parler. Ne pouvant traiter cet aspect, elle ne s’y confronte pas et n’y trouve « aucun intérêt » [2]. selon cet auteur.
Sans doute est-ce utile, pour saisir les limites de cette approche, de repartir de l’expérience des tout petits. Que nous apprennent-ils ? Que l’apparition du langage passe d’abord par le corps. Freud, dans « Esquisse d’une psychologie scientifique » [3]. parle de la prématuration d’un corps traversé par des tensions, d’où les cris qu’un autre peut interpréter comme un appel. Autre point important, la langue ludique décrite ainsi par Freud : « À l'âge où l'enfant apprend à manier le vocabulaire de sa langue maternelle, il éprouve un plaisir manifeste à faire de ce matériau une expérimentation ludique ». La langue n’est donc pas communication, elle est d’abord plaisir jubilatoire, jeu, à travers les gazouillis et le babil. L’enfant « assemble les mots sans se soumettre à la condition de sens, afin d'obtenir grâce à eux l'effet de plaisir lié au rythme ou à la rime » [4]. Cela résonne dans le corps. Le plaisir de la langue qui passe par le corps est une spécificité humaine.
Ce « plaisir, [l’enfant] se le voit progressivement défendre, jusqu'à ce que les seuls assemblages de mots autorisés qui lui restent soient ceux qui ont un sens ». Freud nous indique qu’il y a les traces de cette jouissance dans les formations de l’inconscient et : « il reste qu'au cours de son développement ultérieur, il s'y adonne […] et trouve son plaisir dans le charme que possède ce qui est interdit par la raison. Ainsi donc, il utilise le jeu pour se soustraire à la pression de la raison critique » [5]. Freud nous montre ainsi l’utilité du six seven, de ces mots hors sens dont les enfants usent pour interrompre ce qui les saturent de sens.
Tension, jubilation, voici ce qui fait la langue de chacun singulière, malgré l’apparence d’un sens partagé par tous. C’est une matière très particulière, bien différente de celle utilisée par les robots conversationnels. Yan le Cun, « l’un des hommes clés de l'invention de l’intelligence artificielle », le reconnaît : « le principe sur lequel ils sont basés, c'est purement et simplement d’essayer de prédire la continuation d'un texte […]. Bien sûr, il y a beaucoup de connaissances humaines, présentes sur Internet, mais elles sont très superficielles et ça ne comprend pas, par exemple, la connaissance du monde physique, du monde réel. Donc ces systèmes, d'une certaine manière, ont beaucoup moins de connaissances du monde réel… Que votre chat » [6].
La rencontre avec Martin, jeune garçon scolarisé en ULISS, éclaire les effets d’une pratique qui s’appuie sur le rapport singulier qu’un sujet entretient à la langue. Martin ne peut accéder aux apprentissages, il ne consent pas à entrer dans la demande. Sa professeure et son AESH, grâce aux échanges avec le psychologue, repèrent alors un rituel. Chaque arrivée en classe débute par un passage devant l’ordinateur et un accès au moteur de recherche et au traducteur. Martin manipule des mots dans différentes langues, il jubile de la matière. Ce hors sens, c’est son préambule pour consentir à entrer dans le sens demandé. En accueillant le travail qu’il fait sur la matière de la langue, son enseignante et son AESH se font partenaires de ses trouvailles et lui permettent petit à petit d’accepter d’en passer par un autre pour entrer dans les apprentissages.
Cette vignette témoigne de ce qu’un robot conversationnel ne pourra jamais saisir dans la matière même de lalangue, à savoir une langue vivante qui prend racine dans le corps. Seul un praticien humain, traversé lui-même par cette langue vivante, peut en saisir la richesse et en faire usage dans sa pratique.
[1] Auxéméry Y., Mallet J., s/dir, Psychiatrie et psychologie du futur, Paris, Ellipse, 2005, p. 547.
[2] Ibid., p. 551.
[3] Cf. Freud S., « Esquisse d’une psychologie scientifique », La naissance de la psychanalyse, Paris, PUF,1969.
[4] Freud S., Le mot d’esprit et sa relation avec l’inconscient, Paris, Gallimard, 1988, p. 235.
[5] Ibid., p. 235-236.
[6] "L’IA amplifie l’intelligence humaine comme la machine amplifie la force", Yann le Cun, entretien par Léa Salamé, 12 avril 2023, France Inter, disponible sur internet.
[7] Néologisme inventé par J. Lacan : « cette lalangue dont vous savez que je l’écris en un seul mot, pour désigner ce qui est notre affaire à chacun, lalangue dite maternelle, et pas pour rien dite ainsi »., Le Séminaire, livre XX, Encore, texte établi par Jacques-Alain Miller, Paris, Seuil, 1975, p. 126.



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