Freud, notre contemporain face à l’illusion du tout neuro
- Élodie Vittori
- il y a 2 jours
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Dernière mise à jour : il y a 3 heures

Près d’un siècle après la publication de Malaise dans la civilisation, Freud demeure d’une actualité saisissante. A une époque où les neurosciences occupent une place croissante dans les politiques de santé mentale et où l’on tend parfois à expliquer la souffrance psychique par le seul fonctionnement cérébral, Freud nous invite à ne pas oublier ce qui fait la singularité de l’être humain : son rapport au désir, à la parole et au lien social.
Dès les premières pages de son ouvrage, Freud rappelle une vérité dérangeante : « le programme que nous impose le principe de plaisir, devenir heureux, est impossible à appliquer avec succès » [1]. Il ne s’agit pas pour lui d’un pessimisme stérile mais d’un constat clinique. L’être humain est habité par un manque fondamental qui l’empêche d’atteindre le bonheur complet et durable. Cette idée entre en contradiction avec certains discours contemporains qui laissent croire qu’une meilleure connaissance du cerveau, associé à des techniques toujours plus performantes, permettrait d’éradiquer la souffrance psychique.
Freud montre que cette souffrance est inhérente à la condition humaine. Il écrit : « Nous avons déjà donné la réponse en indiquant les trois sources d’où provient notre souffrance : l’écrasante puissance de la nature, la fragilité de notre propre corps et l’insuffisance des dispositions qui règlent les rapports des hommes entre eux au sein de la famille, de l’Etat et de la Société. »[2] Cette citation est essentielle. La souffrance n’est pas seulement biologique ; elle est aussi liée au corps mortel, aux aléas de l’existence et aux difficultés du vivre-ensemble. Autrement dit, elle ne peut être réduite à un simple dysfonctionnement neuronal.
Freud s’interroge également sur les promesses du progrès scientifique. Il reconnait que « les hommes ont fait d’extraordinaires progrès dans les sciences et leurs applications techniques » et qu’ils peuvent être « fiers de ces conquêtes. » Pourtant, il observe que cette maitrise croissante du monde ne rend pas les hommes plus heureux. Il écrit même que les progrès techniques « n’ont pas augmenté le taux de la satisfaction de plaisir qu’ils attendent de la vie » et conclut que « les progrès techniques n’ont aucune valeur pour notre économie du bonheur »[3].
Ces remarques résonnent particulièrement aujourd’hui. Jamais les connaissances sur le cerveau n’ont été aussi développées, jamais les outils de mesure et d’évaluation n’ont été aussi sophistiqués, et pourtant les manifestations du mal-être demeurent massives. La technique progresse, mais la question du désir, de l’angoisse et du sens reste entière.
Lacan radicalisera cette intuition freudienne. Pour lui, le sujet n’est pas réductible à son cerveau. Il est un être de langage, marqué par ce que Lacan appelle un manque constitutif. Le symptôme n’est donc pas simplement un trouble à corriger ; il est une manière singulière pour chacun de répondre à ce qui lui échappe. Là où le discours du tout neuro cherche des causes universelles et des protocoles standardisés, la psychanalyse s’intéresse à la singularité de chaque sujet et à ce que son symptôme vient dire de son histoire et de son rapport au désir.
L’actualité de Freud est peut-être là : nous rappeler que l’être humain ne se résume jamais à son cerveau. Derrière les chiffres, les évaluations et les données biologiques, il y a toujours un sujet parlant, traversé par des contradictions, des pertes, des rêves, et des désirs. Cette dimension subjective qui résiste à la mesure est ce que la psychanalyse promeut et défend face aux tentatives contemporaines de normaliser et d’objectiver la souffrance psychique. Freud nous enseigne ainsi que le malaise n’est pas un accident qu’il faudrait supprimer à tout prix ; il est une dimension constitutive de la condition humaine, avec laquelle chacun est appelé à inventer sa propre manière de vivre.
[1] Freud S., Le Malaise dans la civilisation, Paris, Le Point, 2010, p. 74.
[2] Ibid., p. 79.
[3] Ibid., p. 82.



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