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Corrections, en avant toute !




Lisiane Girard
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Tout au long de son enseignement, Lacan a tenu des propos durs envers ses collègues psychiatres, mais aussi psychanalystes. Les psychologues ne furent pas épargnés, dont il disait : « Au reste les psychos (…) n’ont pas à protester, mais à collaborer (au discours capitaliste). Qu’ils le sachent ou non, c’est ce qu’ils font »[1]. Lacan avait ainsi anticipé l’alliance du capitalisme et de la science dans les domaines de la médecine et de la psychologie. Parmi ses nombreuses lectures de publications scientifiques, les travaux de Jean Piaget (1896-1980) ont retenu son attention. Piaget, comme le souligne Maryse Volsan[2] dans une précédente newsletter, est le précurseur et patron des cognitivistes. Il n’était pas moins que psychologue, zoologiste, logicien, philosophe, professeur d’université, malacologiste, biologiste et pédagogue selon sa page Wikipédia. C’est sur le terrain du concret que, justement, Lacan va critiquer la théorie piagétienne, à partir du monologue de l’enfant, du langage égocentrique. Je m’en tiendrais au séminaire Problèmes cruciaux pour la psychanalyse dans lequel il fait référence à une conférence de Piaget, « Le langage et les opérations intellectuelles »[3].

Que dit Piaget dans cette conférence ? Il part de ses expériences avec les enfants dont celles sur les concepts de conservation de substance, de poids et de volume. Prenant une boule de pâte à modeler il la transforme en boudin et demande à des enfants d’âges différents s’il y a la même quantité de pâte dans la boule et dans le boudin, s’il y a le même volume, le même poids. Il demande aux enfants d’argumenter leurs réponses en fonction desquelles il détermine le type d’intelligence de l’enfant (intelligence préopératoire, intelligence opératoire et intelligence formelle, l’intelligence sensori-motrice quant à elle se situant avant que l’enfant parle). De ses expériences, il conclut que le langage demeure une condition nécessaire de l’achèvement des structures logiques, mais qu’il n’en constitue pas une condition suffisante de formation. Pour lui, le langage peut faciliter les apprentissages logiques, mais il ne suffit en aucun cas à les créer ou à les transmettre. Il fait du langage une aide, un instrument de l’intelligence, secondaire à elle.

Pourquoi Lacan, qui fait peu de cas de l’intelligence, s’intéresse-t-il à la théorie piagétienne ? Il passe par cette voie pour mettre en exergue la fonction du langage, du signifiant. Il affirme que le langage est premier, que « Tout développement logique, quel qu’il soit, suppose le langage à l’origine, dont il a été détaché »[4]. De façon ironique, il fait observer que, si l’intelligence avait fait le langage comme instrument, comment ne l’aurait-il pas fait approprié, en tant que « création, sécrétion, prolongement de l’acte intelligent ? »[5]. Approprié pour que, ajoute-t-il malicieusement, l’enfant puisse être de plus en plus capable de dialoguer sans ambiguïté et de manière adéquate avec Piaget.

Lacan se demande ce que l’enfant fait spontanément avec les mots dont Piaget dit qu’il les emploie mal. Il met en relief, loin de l’usage inapproprié des mots, la fonction anticipatrice et féconde du langage. Dans le monologue de l’enfant surgissent très précocement des petites formules telles « peut-être pas », « mais encore » montrant que la structure grammaticale (ce qui relève d’une logique donc) est « absolument corrélative des toutes premières apparitions du langage »[6].

Loin d’être inapproprié, le langage permet la production du sujet et l’entrée dans le désir, pas sans un symptôme.

Dans son introduction aux Problèmes de psychologie génétique[7], Jean Piaget présage d’un temps « où la psychologie des fonctions cognitives et la psychanalyse seront obligées de se fusionner en une théorie générale qui les améliorera toutes deux en les corrigeant l’une et l’autre, et c’est cet avenir qu’il convient de préparer en montrant dès maintenant les rapports qui peuvent exister entre les deux ». Au fantasme de corrections de Piaget, les Psychologues freudiens opposent en un choix décidé la faille, l’inadéquation, le dérangement.

[1] LACAN J., Télévision, Seuil, 1974, p. 25. [2] VOLSAN M., Lacan et le robinet de Piaget, Newsletter des Psychologues Freudiens, 2023. [3] PIAGET J., Le langage et les opérations intellectuelles, Problèmes de psycholinguistique : Symposium de l’Association de Psychologie Scientifique de Langue Française, PUF, 1963, p. 51-72. [4] LACAN J., Problèmes cruciaux pour la psychanalyse, Séminaire XII, Seuil, 1964, p. 18. [5] Ibid, p. 22. [6]Ibid, p. 16. [7] PIAGET J., Problèmes de psychologie génétique, Denoël, 1972, p. 7.

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