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Demande de vie ?




Marion Trémel
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Freud s’adresse à celui qui deviendra son médecin : « Promettez-moi une chose encore : que lorsque viendra le moment, vous ne me laisserez pas souffrir inutilement [1] ».

La mort « ne respecte ni l’âge, ni la logique, ni les liens, ni le sens[2] ». C’est cela qui rend la question si délicate. De nouveau, le gouvernement questionne le droit de mourir. « La loi change parce que l’Autre change[3] » et cela a des effets. Nous sommes confrontés, pour la première fois en France depuis les années 1970 (date des premières propositions de loi sur ce thème) à ce qui serait un franchissement radical d’aller vers la légalisation de l’euthanasie et/ou du suicide assisté. Or là où « toute loi est générale, la mort, elle, est toujours particulière[4] ». Est-il alors possible d’écrire une loi sur celle-ci ? LA fin de vie existe-t-elle ?

Quatre lois en France encadrent cette question. La dernière, méconnue du grand public, la loi Claeys-Leonetti de 2016, a introduit la possibilité pour le patient de demander l’accès à une sédation profonde et continue jusqu’au décès, sous certaines conditions.

C’est l’intentionnalité qui différencie la sédation profonde et continue de l’euthanasie. Dans la première, il s’agit d’endormir le patient afin de soulager des souffrances réfractaires alors que dans la seconde, la mort est recherchée en première intention.

Avec les progrès de la médecine, la science a en effet cru qu’elle allait tout guérir et aussi que la mort pourrait être douce – c’est ce dont le législateur s’est saisi. C’était compter sans le réel. Quand la maladie est foudroyante, quand l’espérance de vie est de quelques semaines à quelques mois, les sujets sont projetés dans un univers insécurisant, angoissant où le corps devient ou peut devenir un corps de souffrance, un corps qui échappe, qui malmène. Une inquiétante étrangeté rôde et certains patients peuvent se vivre dans une impasse. La demande de mourir peut advenir là.

Je propose alors d’épingler cet aphorisme : celui « qui sait ce qu’il veut et qui sait ce qu’il dit[5] », que reprend Anne Colombel-Plouzennec dans son appel à contribution. On entend là de quelle manière l’autodétermination gagne du terrain dans la société et donc dans les institutions. Les 52e Journées de l’École de la Cause freudienne[6] avaient d’ailleurs mis cette question au travail avec le dico. Mais, celui qui sait et demande la mort, que demande-t-il ? Demande-t-il toujours à mourir ? Ou bien, demande-t-il à faire encore partie de la communauté humaine ? À moins souffrir physiquement et/ou psychiquement ? À retrouver une dignité ? Et que veut dire la dignité au un par un ? Certains patients (une minorité) font cette demande de mourir. Il est nécessaire de pouvoir accueillir leurs paroles, sans trop d’angoisse. Il ne faut pas avoir peur de poser certaines questions : Ah bon ? Qu’est-ce qui vous fait penser que vous voulez mourir ? Qu’est-ce qui est insupportable ? Mais aussi : qu’est-ce qui vous fait tenir ? Là où le réel a fait effraction, les rencontres peuvent parfois permettre que le signifiant vienne à la place du trou. Travailler en cancérologie, c’est ne pas s’intéresser au corps dans ce que celui-ci donne à voir. Ce qui compte, c’est la manière dont le sujet peut en parler, éventuellement car il ne s’agit pas de pousser à parler de la maladie, de la mort à venir, de ce qui angoisse. Dans ma position de psychologue clinicienne, je n’ai pas d’attente dans la rencontre. Je me laisse plutôt enseigner de là ou en est chaque sujet, au cas par cas. Il est important, voire nécessaire, de respecter la temporalité de chacun, de ne pas devancer, de respecter les défenses (l’ignorance et l’oubli protègent parfois). Il est fréquent que les personnes n’évoquent pas leur maladie.

C’est finalement une clinique du réel, pas du mourant.

Dans la revue La Cause du désir, « Tu rêves encore ? », Fabián Abraham Naparstek rappelle qu’« il faut qu’il y ait un Autre pour écouter l’horreur. La psychanalyse est au service d’entendre cette horreur du réel dans un monde qui n’en veut rien savoir [7] ». Dans la même veine, Francesca Biagi-Chai évoque le « bureau » du psychologue comme celui où le sujet peut « venir loger le discours qui n’est audible nulle part ailleurs ». Le sujet peut dire : « il n’y a qu’ici que je peux dire ça ». « Dans ce lieu, on ne m’a pas opposé une fin de non-recevoir ». « C’est accueilli et quand le sujet s’entend, cela lui permet un gain de savoir sur son être ; il pourra l’oublier puis le retrouver. Il s’agit de poser les bonnes questions, celles qui vont aller chercher le sujet. Moi, professionnel, je suis de passage, mais le discours que je sers est au-delà de moi, et il restera. À travers moi, il y a un discours, le patient peut s’y rattacher[8] ».            F. Biagi-Chaï est aussi revenue sur l’expression de Jacques-Alain Miller : « aller vers » (employée concernant l’adolescent), que nous pouvons étendre à d’autres cliniques : celle de la folie ou celle des soins palliatifs. Quand chaque semaine, je me mets à disposition des patients, il s’agit bien d’une offre, d’aller vers.

Accueillir, donc, ce que chaque patient a à dire, car le simple fait de parler supporte une demande, qui est toujours une demande d’amour.

Est-ce si simple d’accueillir ? La psychanalyse lacanienne rend sensible à cette disposition qu’est l’accueil. Elle la favorise, elle l’autorise. Entendre les patients qui ont formulé et adressé une demande de mourir consiste avant tout à ne pas la prendre au pieds de la lettre et à la questionner. Pour satisfaire une curiosité ou un désir de savoir ? Certainement non, mais bien plutôt pour faire préciser au sujet qui demande quelque chose à l’autre quel est son point d’impossible. À travers les questions, les demandes de précisions, la visée est la vie. Accueillir cette demande et voir si elle peut se décaler amène à contrer la pulsion de mort à l’œuvre. Bien souvent, cette dernière se décale une fois le traitement revu, la douleur apaisée et/ou quand un lien de paroles s’est tissé. La plupart du temps, « jusqu’au dernier instant, même quand la mort est inévitable, la vie ne se laisse pas complètement confisquer[9] », les patients « demandent plutôt un rab de vie[10] ». Michel Houellebecq indique que « personne n’a envie de mourir, […] de souffrir[11] ».

On entend ici précisément l’écart entre celui qui demande de mourir, mais qui demande, et celui qui se suicide. Celui-ci ne demande pas, il passe à l’acte.

Alors, lorsque le corps est douloureux, souffrant, proche de mourir, comment le sujet peut-il encore se sentir vivant ? Le sentiment de la vie est mystérieux, il est pour chacun. Le désir de vivre n’est pas naturel, il est en lien à l’Autre, donc avec le lien social. L’hospitalisme de René Spitz nous l’a appris, mais l’homme oublie. Ce psychiatre et psychanalyste, R. Spitz a démontré que le placement d’enfants en institution très jeunes, séparés de leurs mères quelques semaines à quelques mois, avait pour conséquence un grave repli relationnel suivi d’un arrêt de l’évolution psychomotrice. Certains enfants, sans soin, sans affection, se sont même laissés mourir. Lacan le dit comme suit : « il n’y a que ça, le lien social [12] ». Alors, parfois, une écoute avec interprétation est nécessaire pour permettre d’accueillir l’insupportable : l’angoisse, la finitude, les corps qui se déchétisent, la souffrance, le manque, la perte, tout ce qui finalement pourrait faire horreur si le clinicien n’était pas un tant soit peu « détaché » de son horreur subjective, intime, et ceci, grâce au travail qu’il fait sur lui-même, dans sa propre analyse. J.-A. Miller nous invite, dans son cours « Choses de Finesse en psychanalyse[13] », à considérer la position qui convient à celui qui s’occupe de ce que Freud nommait « la psychologie des profondeurs » : le détachement.

Et puis, Lacan nous rappelle que « la mort on ne sait pas ce que c’est[14] ». Elle échappe aux mots, elle est irreprésentable, impensable. Ce que l’on sait, grâce aux patients, c’est que la vie palpite jusqu’au dernier souffle ! Tant qu’il y a du sujet, il y a de la vie. Toutes les rencontres avec des patients en Hospitalisation à domicile (HAD) me l’enseignent, mais toutes singulièrement. C’est une boussole.



[1] Schur M., La mort dans la vie de Freud, Paris, Gallimard, p. 484-85.

[2] Derzelle M., « Palliativement correct », Le courrier de A.P.M, n° 9, octobre-novembre 1999, p. 11.

[3] Doucet C., « Proposition de loi sur la fin de vie : Réflexions d’éthique lacanienne », L’hebdo blog, n°301, 16 avril 2023, publication en ligne.

[4] Debray R., Émission sur Arte, 1er mars 2023.

[5] Cf. Miller J.-A., Intervention lors de l’ouverture de la table ronde : « La question trans dans la psychanalyse et pour la psychanalyse », du colloque « Interroger la féminité aujourd’hui », deuxième acte : « La féminité, le phallique et la question transsexuelle », Espace analytique, Paris, 29 mai 2021.

[6] Les 52ème Journées de l’École de la Cause Freudienne sur le thème : « Je suis ce que je dis. Dénis contemporains de l’inconscient » qui ont eu lieu en novembre 2022.

[7] Naparstek F.-A., « Rêve réel et rêve transférentiel », La Cause du désir, « Tu rêves encore ? », n° 104, 2020, p. 30.

[8] Biagi Chai F., Visioconférence autour de son livre Traverser les murs, 26 juin 2021.

[9] Horvilleur D., Vivre avec nos morts, Grasset, 2021, p. 19.

[10] Dr Grange, Émission sur Arte, 28 mins, 1e mars 2023.

[11] Houellebecq M., « Une civilisation qui légalise l’euthanasie perd tout droit au respect », 06 avril 2021.

[12] Lacan J., Le Séminaire, livre XX, Encore, texte établi par J.-A. Miller, Paris, Seuil, 1975, p. 51.

[13] Miller J.-A., « L’orientation lacanienne. Choses de finesse en psychanalyse », enseignement prononcé dans le cadre du département de psychanalyse de l’université Paris 8, leçon du 26 novembre 2008, inédit.

[14] Lacan J., Le Séminaire, livre XXII, RSI (1974-1975), texte établi par J.-A. Miller, Paris, Première transcription, version Ornicar, p. 41.

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