L’autisme, actualité d’une bataille



Nathalie Georges
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Éric Laurent œuvre, depuis dix ans pour le rassemblement, le plus grand rassemblement possible, de celles et ceux qui sont, par la force de leur désir et de leur intérêt, à l’épreuve de l’autisme, sur le plan personnel, professionnel, ou les deux. Son livre La Bataille de l’autisme, sous-titré de la clinique à la politique, est capital. Écrit dans une langue claire, il oriente sans intimider et ouvre les perspectives, dont la brochure de P. Landman, F. Leguil et J.-C. Maleval a pris acte en les renforçant.

Les mauvais procès faits à la psychanalyse sont éclairés. Des repères précis pour la pratique sont proposés, avec invitation de les mettre et remettre sur le métier avec une hypothèse de travail conséquente : il y a « l’objet autistique ».

Cette nomination est un résultat de l’expérience. Elle a permis que, dégagé et nommé, cet objet soit, depuis, mis à l’étude à nouveaux frais. Là où l’enfant autiste était objet de l’attention des savants, c'est à lui que les cliniciens orientés par l'enseignement de Freud et de Lacan supposent, comme sujet, un objet bien différent, à repérer et à construire, dans son voisinage et en rapport avec lui. Il s’agit donc, pour nous, de nous faire à cette hypothèse qu’il existe un objet singulier, afin de concevoir des moyens pour l’approcher, sans ignorer que nous imposons, dans le champ expérimental où l’enfant se tient avec nous, notre présence corporelle. Dans cet espace en expansion, un lieu se détermine, inimaginable, dévolu à l’accueil d’un autiste et de son objet, par la grâce d’un désir.

Toutes sortes d’effets s’ensuivent, thérapeutiques parfois, et bien au-delà, formateurs et enseignants sur ce qui fonde le malentendu de l’enfant avec ses partenaires.

É. Laurent le fait entendre, citant Lacan : le réel qui cristallise pour la science n’est pas celui que la psychanalyse met en jeu. Si leurs chemins se croisent, aussitôt ils divergent. Il faut du temps pour repérer la manière dont le sujet autiste, en se déplaçant, trace, inscrit des formes, des lignes ou des signes, matériel énigmatique auquel le partenaire clinicien ne peut se penser extérieur ou étranger.

Que la question de la langue soit au cœur de cette pratique choque ce qu’un peu vite, au pays de Descartes, on appelle le bon sens : ils ne parlent pas, ces sujets, alors ne faut-il pas, par d’autres moyens que le langage, les inviter à rejoindre leurs semblables afin qu'ils ne demeurent pas exclus ? On sait de quoi l’enfer est pavé…

Avec Lacan, au départ, le clinicien fait sien le binaire parlé/parlant qui structure tout être humain conçu et né dans le langage, si silencieux ou hurlant qu’il puisse paraître. Chacun s’enrichit de la sériation de ses expériences avec ces sujets qui sont « autistes » ainsi que certains finissent par se qualifier eux-mêmes. Le corps de l’enfant autiste, qui semble si démuni, qui peut être mutilé, maltraité, ce corps reçoit désormais un statut inédit quand on suppose qu’il abrite quelque chose comme un « dictionnaire topologique personnel[1]». Il y a quelque chose à en extraire pour qu’il puisse se constituer – ce qui est évidemment tout autre chose que de le contenir et le formater pour que ses particularités inquiétantes se résorbent dans la cohorte des enfants non autistes.

La mise en commun, dans des lieux discrets, du recueil de ce qui a lieu en consultation puis en séance individuelle, mais aussi dans des petits groupes et dans des institutions orientées par le désir d’accueillir des autistes et la pratique, la formation et la recherche continues, s’imposent logiquement : ce sont elles qui permettent que la langue que les cliniciens parlent entre eux soit renouvelée, car elle est l’instrument affûté d’une politique de l’autisme, comme doit l’être celle des sujets qui ont témoigné, témoignent et témoigneront encore de leur difficulté spéciale à consentir au parlant, chacun dans son style propre.

On ne résume pas La Bataille de l’autisme. Par quelque bout qu’on l’aborde, on y plonge, et on s’aperçoit vite qu’on y était déjà.

[1] Laurent É., « La bataille de l’autisme », Paris, Navarin, 2012, p. 87

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