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Le scientisme : un retour haineux de la religion

Une lecture de la weltanschauung de Freud



Freud en 1933, dans la 35ème des «Nouvelles conférences à l’introduction à la psychanalyse», démontre pourquoi la psychanalyse ne conduit pas à une Weltanschauung[1], une vision du monde déterminée. Or, l’offensive contre la psychanalyse à laquelle nous assistons aujourd’hui, qui la discrédite pour viser son éradication, la traite au nom de « la science » comme une vision du monde obsolète, alors qu’« il est strictement impossible d’affirmer, au nom de la science, que les maladies mentales sont des maladies comme les autres, c’est-à-dire des maladies organiques[2]». Cela n’empêche pas, le scientisme de prendre la place de la science tout en plongeant dans un certain obscurantisme en usant de la rhétorique de la promesse[3] – et de se barder d’illusions de complétude et de certitude.

En affirmant au nom de la science que les maladies mentales sont des maladies comme les autres, le scientisme fait fi de l’expérience clinique et thérapeutique des praticiens, de l’utilité des services ou institutions spécialisées accueillant la souffrance des plus démunis. Dans cette vision, il s’agit aussi d’évacuer la dimension de l’inconscient, des pouvoirs de la parole chez l’être parlant et de la relation transférentielle entre le praticien et le patient.

Comment le scientisme opère-t-il comme une véritable orthodoxie religieuse ?

Freud fait état de trois puissances pouvant contester à la science son territoire : l’art, la philosophie et la religion.

Arrêtons-nous à la religion perçue par Freud comme une puissance énorme et un ennemi sérieux [4]. Pourquoi ? Parce que, précise- t-il, elle informe les hommes sur l’origine et la constitution du monde. La religion « leur assure protection et un bonheur fini dans les vicissitudes de leur vie, elle dirige leurs opinions et leurs actions par des préceptes qu’elle soutient de toute son autorité [5]».

La religion remplit, selon Freud, trois fonctions[6] :

  • Elle satisfait le désir humain de savoir ; ajoutons avec l’apport d’une vérité toute.

  • Elle apaise l’angoisse des hommes devant les dangers et les vicissitudes de la vie, en leur assurant une heureuse issue ; c’est une sorte de promesse.

  • Elle donne des préceptes et édicte des interdits et des restrictions ; c’est une forme de guide de bonnes pratiques.

  • Freud fait de la religion un ennemi sérieux parce que pour défendre ses principes, elle attaque !

Cette analyse de Freud sur la religion – perçue comme énorme puissance et ennemi sérieux – nous conduit vers cet ennemi contemporain de la psychanalyse : le scientisme. De nos jours, il opère comme une véritable orthodoxie religieuse pouvant contaminer quiconque jusque dans toute bureaucratie autoritaire au service de la rentabilité financière. L’actualité dans le champ de la santé mentale et du médico-psycho-social – depuis novembre 2025 avec l’amendement 159 jusqu’aux dernières recommandations de la Haute Autorité de Santé – nous en donne quelques exemples.  Nous percevons ce scientisme haineux aux manœuvres. Il use de la même stratégie que la religion décrite par Freud : l’attaque !

Une instance censée être bienveillante à la base peut alors se retrouver en place de maître féroce et faire appliquer des bonnes pratiques scientistes sans hésiter à fermer des institutions. Ces recommandations présentées sans preuve et avec certitude comme étant les bonnes, la vérité, s’accompagnent d’une promesse mensongère de bien-être pour les patients.

Sous la guise d’une bureaucratie autoritaire – adepte du scientisme haineux – n’assistons-nous pas à un véritable retour de la religion ? En attaquant et en discréditant la psychanalyse, pourtant reconnue et ayant fait ces preuves depuis des décennies, n’est-ce pas vouloir s’en prendre à la liberté d’expression de l’être humain tant du côté du patient que du soignant ? Un professionnel formé aux attentes de l’évaluation de la HAS m’a confié avoir retenu ce point fondamental : « personne ne ressort indemne d’une évaluation. Ça peut mener au burn-out ». Cette absence de voile laisse apercevoir à ciel ouvert que ceux usant de la menace et de l'intimidation savent ce qu’ils font ! Mais, pas question de céder à ces esbroufes toxiques [7] ! S’attaquer aux pratiques de la parole vise à faire taire la souffrance des sujets, la réduire au silence, en poussant d’une part le patient à l’isolement hors du lien social, et d’autre part le soignant au burn-out.


[1]  Freud S., Nouvelles conférences d’introduction à la psychanalyse, XXXVe Conférence Sur une weltanschauung, Gallimard, 1984, p 211. 

[2] Orrado I., Forum des psys, Les ingénieurs du Mental, « Fondamental, de la démarche scientifique à la rhétorique de la promesse, numéro 1, avril-mai 2026, p. 34.

[3] Gonon F., Konsman J.-P. & Boraud T., « Neurosciences et médiatisation : entre argumentation de la preuve et rhétorique de la promesse », in Chamak B. & Moutaud B., (s/dir) ; Neurosciences et société. Enjeux des savoirs et pratiques sur le cerveau, Paris, Armand Colin, 2014, p. 142-171.

[4]  Ibid, p. 215.  

[5] Ibid, p. 215-216.

[6] Ibid, p. 216.

[7] Les esbroufes de la HAS, forum organisé par l’École de la Cause freudienne le 12/03/2026 en visio, en direct sur Lacan Web TV.





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