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Lev Vygotski : de l’enfant vers le sujet




René Fiori
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Le débat

L’un des intérêts de revenir sur certains textes des psychologues[1], est de rappeler ce qu’a pu être le débat d’idées, à une époque où l’accès à « l’intentionnalité symbolique » – autre nom du désir [2] – du sujet n’était pas encore obstrué, dans et hors les institutions, par les normes des organismes de santé publique, lesquels par là même asphyxièrent ce débat.

C’est ainsi que Lacan s’est intéressé au livre du psychologue Lev Vygotski (1890-1934)[3], Pensée & langage, publié en russe en 1934 – soit trois ans après sa thèse[4] – puis censuré en Russie, traduit ensuite dans les années soixante dans d’autre langues – anglais, espagnol, italien – et tardivement en français en 1985.

Son débat avec Piaget, Claparède, Freud, et d’autres, s’agissant de l’enfant, se déroule dans un univers discursif commun : le langage, commun ou dit conceptuel, la pensée, la signification, l’image du rêve, l’objet, avec néanmoins son souci propre - « C’est justement parce que Claparède et Piaget mélangent la terminologie de Freud avec celle de la psychologie générale qu’il y a confusion » [5]- et quelques fulgurances sur le principe de plaisir de Freud. Au-delà de l’intelligence et de la vivacité du propos de ce psychologue très actif et très présent dans les institutions de son pays, la Russie – où il était en butte à un vigoureux antisémitisme – la dimension[6] symbolique, absente, hante cependant le texte, à cette époque où se distinguaient notamment, l’ethnologue Lévi-Strauss, l’épistémologue Émile Meyerson – avec son concept d’identification mentale –, et le psychologue Henri Delacroix[7].


De l’enfant au sujet

Ce que Vygotski met aussi en valeur, c’est le principe du plaisir chez Freud, en particulier une énergie du jeu – même s’il ne la nomme pas libido –, et le jeu comme fantasme, ainsi que, d’une certaine manière, un Autre auquel l’enfant s’adresse, mais dont il reçoit le langage de manière passive : « Il ne choisit pas ». Un Autre symbolique sans doute, mais comme réduit à la matérialité inerte des mots. Or ce que Lacan va souligner paradoxalement chez Vygotski, c’est la présence de la dimension du sujet, [8] contre Piaget indexant le langage de l’enfant comme égocentrique, voire autiste, ce qui l’amènerait à une mécompréhension de l’expérience que lui propose l’expérimentateur. Ainsi c’est la dimension du signifiant qu’il met en relief, dans ce que Vygotski appelle la « pensée par complexes de l’enfant », en donnant cet exemple : « Le canard qu’il commence par dénommer “coué”, il va le transposer : – du canard à l’eau dans laquelle il barbotte, – de l’eau à tout ce qui peut venir également y barboter » [9], résonnant avec ce que le psychologue apporte de son côté. Lacan avait déjà formulé qu’il s’agissait là d’un progrès symbolique de l’enfant par le non-sens[10], au travers de cette activité métaphorique dont il est essentiel qu’elle soit accueillie par l’Autre, et que ce dernier ne la déconsidère pas, sous peine de détruire le jeu de l’enfant avec son impact sur la subjectivité.

Ici la présence de la dimension du Nom-du-père est capitale, la présence d’un « père qui dit oui » [11], comme l’accentue Jacques-Alain Miller. Cela nous permet de mesurer que ce qui contribue à « l’ordre de fer » dont parlait Lacan[12] et qui concerne notre actualité, à savoir l’absence de cette loi à même de valider les déviances du sujet. Cette loi est aujourd’hui ensevelie sous la norme. « Et l’horreur, c’est l’automatisme, c’est lorsque la règle fonctionne toute seule […car] la loi n’est pas un algorithme qui fonctionne à l’aveugle » [13]. On peut ajouter que la question de l’aveuglement des algorithmes dépasse largement la question des administrations bureaucratiques, publiques ou privées, comme en témoigne cet exemple parmi cent, d’un documentaire diffusé sur la chaîne Arte [14].

Pour conclure, L’intentionnalité symbolique est consubstantielle à la dimension subjective et à la vitalité de la libido chez l’enfant comme chez l’adulte, et dans « l’organisation du monde » [15], c’est-à-dire pour l’homme du commun comme pour le scientifique. Elle passe par l’effort logique d’identifier, de réduire le divers à l’identique, comme l’écrit Lacan[16], et comme le met en valeur l’épistémologie scientifique de Meyerson [17]. S’agissant du domaine de la santé, nul doute que ce soit du fait de la forclusion, par les normes des instances administratives, du symbolique qui structure les symptômes, que font retour, dans le réel, des troubles qui paraissent hors-sens et font appel pour la médication…silencieuse voire automatique.

[1] Signalons le livre : Anthologie des psychologues français contemporains » publié aux PUF en 1969 sous la direction de D. Hameline et H. Lesage, dans lequel Lacan répondit à l’invitation de manière originale par l’envoi de son texte sur « La lettre volée », et un court commentaire à la troisième personne, intitulé « la psychologie au jugement de la psychanalyse ; « L’illusion d’une psychologie des profondeurs » [2] Miller J-A, Silet, séance du 25 janvier 1995, Cours d’orientation lacanienne 1994-1995, [3] Vygotski L., Pensée & langage, Paris, La dispute, 1997. Traduction Françoise Sève. [4] Lacan J., De la psychose paranoïaque dans ses rapports avec la personnalité, Paris, Seuil, 1980 [5] Ibid.,p.315 [6] Nous ne parlons pas du concept [7]Voir le beau texte de Stella Harrison, “Un mot sur la langue d’Henri Delacroix ”, https://www.psychologuesfreudiens.org/post/un-mot-sur-la-langue-d-henri-delacroix [8] Lacan J., « Place, origine et fin de mon enseignement », Mon enseignement, Paris, Seuil, p.49. [9] Lacan J., Les problèmes cruciaux de la psychanalyse, séminaire inédit (1964-1965), séance du 9 décembre 1964, rappelé dans le séminaire L’objet de la psychanalyse, Séminaire inédit, (1965-1966), séance du 20 avril 1966. [10] Lacan J., Le Séminaire, Livre VI, Le désir et son interprétation, Paris, Seuil, 2013, p198 à 202; Lacan J., « Subversion du sujet et dialectique du désir », Écrits, Paris, Seuil, 1966, p. 805 [11] Miller J-A, “….du nouveau », introduction au Séminaire V de Lacan, Ed Rue Huysmans, Paris, ECF. § Un père qui dit oui. [12] Lacan J-A, Les non dupes errent, séminaire (1973-1974), séance du 19 mars 1974. [13] Miller J-A, Op. Cit., p.40 [14]Algorithmes-Vers un monde manipulé, film réalisé par Dorothe Dörholt, https://www.arte.tv/fr/videos/101914-000-A/algorithmes-vers-un-monde-manipule/ [15] Lacan J., séminaire L’identification, (1961 -1962), séance du 10 janvier 1962. [16] Ibid. [17] Meyerson E., Identité et réalité, Paris, Alcan, 1908.

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