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"On ne dicte pas scientifiquement les normes de vie"1




Alain Revel
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Bien que Le normal et le pathologique [2] soit une reprise de la thèse de médecine de Georges Canguilhem, ce livre concerne les psychologues. En effet, il traite des conséquences des visées scientifiques de la médecine. Ce changement a éloigné le médecin de la clinique ; il l’a poussé à assimiler les phénomènes pathologiques à des variations qualitatives, donc mesurables expérimentalement. Cela n’est pas sans faire écho pour nous. Ce volume a trait à la clinique et au vivant ; c’est dire s’il nous intéresse. Sa critique de l’utilisation de la norme est éclairante. 

Il souligne l’ambiguïté du terme normal, impossible à définir scientifiquement, car tantôt se référant à une statistique – le normal est alors la moyenne, l’anomalie est confondue avec l’anormalité – tantôt à un idéal. Il relève aussi que dans le quantitatif, le qualitatif non dénué de jugement et de conservatisme vient intervenir.

À cela G. Canguilhem oppose la régulation de la vie suivant des normes singulières, et parle de la capacité du vivant de bouleverser les normes par une normativité vitale.

« Le normal n’est pas un concept statique ou pacifique mais dynamique et polémique. »[3]

« Il n’y a pas à proprement parler, de science biologique du normal. Il y a une science des situations et des conditions biologiques dites normales. Cette science est la physiologie. »[4]

La maladie serait « un remaniement tel qu’il constitue pour l’organisme un nouveau mode de vie, un nouveau comportement, qu’une thérapeutique avisée doit respecter, en n’agissant pas intempestivement pour la ramener à la norme. »[5]

« C’est parce que les hommes se sentent malades qu’il y a une médecine. »[6] Il y a d’abord un discours sur le pathos, « c’est le pathos qui conditionne le logos parce qu’il appelle ».[7]

 Canguilhem oppose la clinique à la scientificité. Cela pour lui amène à révéler ce que la médecine somatique laisse hors champ : l’être malade dans son aspect alors qualitatif. 

Pour Canguilhem, la notion de maladie doit se référer à l’expérience humaine dans son ensemble, « en matière de norme biologique, c’est toujours à l’individu qu’il faut se référer »[8], car on ne peut l’estimer qu’en rapport avec le milieu qui lui est propre. 

« La maladie est une expérience d’innovation positive du vivant et non plus un fait diminutif ou multiplicatif. Le contenu de l’état pathologique ne se laisse pas déduire du contenu de la santé : la maladie n’est pas une variation sur la dimension de la santé ; elle est une nouvelle dimension de la vie. »[9]

Nous voyons bien que pour Canguilhem la maladie est une réponse adaptative du vivant.

« La vie d’un vivant ne reconnaît les catégories de santé et de maladie que sur le plan de l’expérience, qui est d’abord épreuve au sens affectif du terme, et non sur le plan de la science. La science explique l’expérience mais ne l’annule pas pour autant. » [10] Il s’agit de l’irréductible expérience subjective de la vie.

Pour Canguilhem, le vivant est un organisme organisé de telle manière qu’il est le lieu premier/l’origine d’une expérience.

Canguilhem déplace le rapport à la causalité. La causalité n’est pas le centre mais l’éthique du clinicien qui se déplace du côté de la réponse du vivant. 

Dans nos références lacaniennes, nous pouvons dire alors qu’il s’agit de réponse du sujet au réel rencontré, modes de défense contre ce réel. Plus : le sujet est cette réponse. Le parlêtre l’incarne.

« En matière de pathologie, le premier mot, historiquement parlant, et le dernier mot, logiquement parlant revient à la clinique. Or la clinique n’est pas une science et ne sera jamais une science alors même qu’elle usera de moyens à efficacité toujours plus scientifiquement garantie. La clinique ne se sépare pas de la thérapeutique et la thérapeutique est une technique d’instauration ou de restauration du normal, dont la fin, savoir la satisfaction objective qu’une norme est instauré, échappe à la juridiction du savoir objectif. On ne dicte pas scientifiquement les normes de vie. »[11]



[1]  Canguilhem Georges, Le normal et le pathologique, Paris, PUF, 2013, p. 200.

[2]  Ibid.

[3]  Ibid., p. 176.

[4]  Ibid., p. 204.

[5]  Ibid., p. 60. 

[6]  Ibid., p. 205.

[7] Ibid., p. 183.

[8]  Ibid., p. 155.

[9] Canguilhem Georges, Le normal et le pathologique, Paris, PUF, 2013, p. 160. 

[10]  Ibid., p. 131.

[11] Ibid., p. 200.



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