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Un mot sur la langue d’Henri Delacroix




Stella Harrison
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Dans son dernier livre, Neurologie versus psychanalyse, Hervé Castanet introduit ainsi son projet : cet ouvrage répond « à la volonté neuro d’aujourd’hui […] pour que notre futur ne se réduise pas à une programmation neuro-scientifique ayant prétention de régir nos façons de vie ensemble »[1].

Pour se battre pour la reconquête de cet avenir, l’association des Psychologues freudiens a fait le choix de revenir, un temps, sur un passé. Sur quels socles le signifiant « psychologie » s’est-il installé, de quels bois s’est-il chauffé ? Pourquoi Jacques Lacan apparut-il si souvent négatif, critique, ironique, lorsque ce terme tombait sous sa plume ?

Ce retour sur un passé très largement de nous-mêmes ignoré nous a semblé nécessaire alors que nous avons toujours tenu à notre nom de baptême : Jacques-Alain Miller nous a nommés « association des Psychologues freudiens » en février 2004.

Bousculons les temporalités ! Pour faire face à cet avenir en concourant à ce que imageries du cerveau et robots psys ne nous engloutissent pas totalement, retournons-nous vers le XIXè siècle pour nous attarder un moment sur le livre d’Henri Delacroix, L’enfant et le langage[2]. Rappelons que cet auteur était philosophe, psychologue, élève d’Henri Bergson, maître de conférences de philosophie à la faculté des Lettres de Paris en 1909, puis professeur de psychologie en 1919.

Plusieurs des ouvrages de H. Delacroix ont été remarqués par J. Lacan, sans doute parce que la psychologie du langage était son cheval de bataille et son terreau de recherche de prédilection. En 1931, dans son texte « Écrits "inspirés" : schizographies », Lacan rendait hommage à « la conception de la division des fonctions du langage » que « les psychologues et philologues avaient obtenu par leurs techniques propres » et il invitait ainsi le lecteur, en note : « Voir Delacroix, Le Langage et la pensée ».[3]

Nous nous centrerons ici sur le chapitre « Le retard »[4], chapitre décisif, car l’auteur s’y révèle très… en avance ! sur le malaise des Psychologues freudiens. Il se prononce avec précision sur un certain nombre de signifiants qui firent aussi bien le lit de notre association et du collectif Pasde0deconduite[5] en 2005 qu’ils sont restés soucis, épines, cause du désir de durer des Psychologues freudiens : « Il y a des enfants que la malformation grave des organes phonateurs empêche de parler ou gêne pour parler ; encore comprennent-ils […] il y a des enfants que des troubles de l’audition ou le retard de la « Gnosie » auditive gênent pour comprendre et donc pour parler […] Enfin il y a des enfants que des troubles psychiques ou des lésions cérébrales en foyer empêchent de comprendre et de parler ».[6] Après la liste de ces différents « troubles », H. Delacroix conclut : « Quand on se contente de dire que le retard de la parole tient à ce que les réflexes sensitivo-moteurs de l’articulation ne se déclenchent pas sous l’influence de perceptions auditives : quand on dit que l’absence de langage tient au défaut de liaison fonctionnelle entre les centres auditifs et les centres moteurs de l’articulation, on ne fait guère que constater le trouble et énoncer la difficulté de l’interpréter »[7].

Empruntant au beau livre de Mlle Feyeux, L’acquisition du langage et ses retards,[8] H. Delacroix montre que les cas observés d’enfants atteints de troubles du langage sont « complexes » et qu’il est impossible d’établir des généralités, ou des principes indiscutables de causalités. Pour exemple : « Incapacité de construction articulatoire ou grammaticale, déficience dans la capacité de construire des formes, ou de s’adapter à la société. Débilité sans aucun doute. Mais ce mot ne fait que consacrer le trouble en question »[9].


Consécration du trouble en jeu ?

Cette ironie vive est bien troublante ! Comment ici ne pas se réjouir de cette perplexité, de cette critique du vide des signifiants « trouble » et « débilité » ?

Lorsque l’auteur (d)énonce « L’acquisition du langage est parfaitement compatible avec les formes légères de la débilité. Quand l’enfant s’y refuse c’est que d’autres facteurs de résistance entrent en jeu »[10], il est engagé dans un chantier qui se poursuivra avec les travaux de J. Lacan, M. Mannoni, F. Dolto – la liste n’est pas exhaustive – et perdure aujourd’hui dans nos combats. Lorsque l’association des Psychologues freudiens déposait en 2021 un mémoire en réplique au Conseil d’État contre l’arrêté du 10 mars 2021 relatif à la place des psychologues dans le traitement des enfants souffrant de « troubles neuro-développementaux », pour dénoncer l’exclusion de toute approche psychanalytique dans l’arrêté attaqué, elle s’insurgeait contre une conception réduite de l’être humain.

Dans la conclusion de son ouvrage, on saisit que H. Delacroix était déjà sur ce pont en martelant « la thèse qu’on lit à toutes les lignes de ce petit livre : qu’à toutes les étapes, qu’en tous les aspects de l’acquisition du langage, toute l’âme de l’enfant est au travail »[11].

Il y aurait encore beaucoup à dire sur chaque page, notamment lorsque l’auteur doute d’une seule et unique fonction du langage : « Mais, même chez l’adulte, fait remarquer Piaget, a-t-il toujours cette fonction de communication ? L’adulte ne se parle-t-il pas beaucoup à lui-même, soit par le langage intérieur, soit par monologue à haute voix ? ».

Nous sommes en 1934.

Si ni Freud, ni le jeune Lacan, ici, ne sont cités, Henri Delacroix lira-t-il Virginia Woolf, l’écrivaine qui, par excellence, expérimenta plusieurs formes d’écriture conjuguant monologue et langage intérieur ? L’entendra-t-il, le 29 Avril 1937, lorsque de son côté, elle déclarait à la BBC : « Les mots ne sont pas faits pour communiquer […] Nous avons si souvent été trompés de cette manière par des mots, ils ont si souvent prouvé qu’ils détestent être utiles qu’il est de leur nature de ne pas exprimer une simple déclaration mais un millier de possibilités »[12].

[1] Castanet H. Neurologie versus psychanalyse, Navarin, octobre 2022, p. 9. [2] Delacroix H., L’enfant et le langage, Librairie Félix Alcan, Paris, 1934. [3] Lacan J., « Écrits "inspirés" : schizographie », paru dans Annales médico-psychologiques, 1931, Premiers écrits, Paris, Seuil, 2023, p. 74. [4] Delacroix H., op. cit., p.101. [5] Pasde0deconduite est le nom d’un collectif qui perdure, fruit d’une initiative lancée par des professionnels de la petite enfance en 2005, en réponse au rapport de l’INSERM sur les troubles des conduites du jeune enfant et au projet de loi qui s’appuie sur lui. [6] Delacroix H., op. cit., p. 101 [7] Op. cit p. 103 [8] Ibidem. [9] Ibid. [10] Ibid., p. 108. [11] Ibid., p. 116. [12] Woolf V., « Artisanat », Le cinéma et autres essais, Les éditions de Paris Max Chaleil, p. 35-47.

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