Avoir une idée forte !
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Accélération
Alors que la santé mentale est promue grande cause nationale, depuis le début de l’année 2026, des établissements tels que la clinique de la Borde, le centre thérapeutique de Nonette, la Fondation Vallée, tous orientés par la psychanalyse, sont attaqués frontalement et menacés de fermeture[1]. Les tenants de l’antipsychiatrie, qui dans les années 60 contestaient le modèle asilaire, sont balayés. Eux qui prônaient la désinstitutionalisation voient aujourd’hui leurs idées détournées pour fournir une justification parfaite aux politiques néolibérales. L’État se désengage, ferme des lits et sabre les budgets publics sous couvert de « libération » du patient[2].
Solutionner la folie
Avec les rafales du vent “neuro”, un cyclone s’est formé et aspire tout. Pour être mieux aimée, la psychiatrie change de visage, accueillant les exigences sociétales de dépathologisation et de citoyens pris dans un courant idéologique libertarien. Ce n’est pas sans conséquence : si la souffrance psychique n’est plus une maladie mentale mais un style de vie, alors l’État ne proposera ni soins, ni aide financière ni espace professionnel protégé. L’abolition des institutions est une promesse de santé mentale qui remplira à coup sûr les établissements pénitentiaires et la rue de sujets errants et de professionnels déboussolés.
Pour être mieux financée, la psychiatrie dit amen aux centres majoritairement détenus par la fondation Fondamental. Ces centres qualifiés d’experts surfent sur les nouvelles technologies, l'Intelligence artificielle notamment, offrant des thérapeutes virtuels, voire un « compagnon opérationnel » s’inscrivant dans le champ de la psychoéducation.
Pour être mieux comprise, la psychiatrie adopte une allure scientifique et se voue désormais corps et âme aux neurosciences et a recours à l'EBM (Evidence-Based Medicine). Elle renomme et « déstigmatise » les pathologies pour qu’elles entrent dans le modèle des maladies somatiques[3]. Il s’agit d’en finir avec la maladie mentale en la résorbant dans des biomarqueurs génétiques.
Faire bloc
Comment ne pas être aspiré par ce tourbillon « neuro » et quelles solutions pour les soins psychiques en temps de crise ? En 1914, Freud contribue à l’histoire du mouvement psychanalytique. Son dire est d’une très grande actualité et fait résonner les enjeux des soins psychiques : « je désirai également voir s’établir entre les partisans de la psychanalyse des relations d’amitiés et de soutien mutuel par réaction contre l’anathème que la science officielle faisait peser sur la psychanalyse et contre le boycottage des médecins pratiquants l’analyse et des établissements dans lesquels elle était pratiquée »[4].
Dès la création de la psychanalyse, la pratique des soins orientés par la psychanalyse a été épinglée. Au début des années 2000, alors que la demande sociale de psychothérapie est massive, la volonté est de rabattre le caquet aux psychanalystes sous couvert de la protection du public. L’amendement n°336, dit d’Accoyer proposé sans aucune concertation préalable est qualifié alors de « guet-apens »[5]. Les psys se mobilisent. Les associations de psychanalystes, de psychologues, de psychothérapeutes, se coordonnent pour intervenir auprès des pouvoirs publics et les psychologues freudiens se constituent en association.
Après cette exigence de l’évaluation s’affiche la volonté de l’éradication. Avec effarement, les praticiens orientés par la psychanalyse ont découvert fin 2025 la volonté ministérielle via l'amendement n°159 d’interdire les soins psychiques issus du courant freudien. En un éclair, la pétition lancée par le Syndicat National des Psychologues a recueilli plus de 100 000 signatures. L’amendement est retiré. Peu de temps après, les attaques sont venues d’ailleurs : la HAS (Haute Autorité de santé) a statué sur la non recommandation des thérapies d’obédiences psychanalytiques dans le cadre de l’autisme pour mettre au pas les praticiens. L’enseignement de la théorie psychanalytique est de plus en plus évacué des formations universitaires psychologiques et psychiatriques au profit des neurosciences.
Changer de paradigme
Pour remédier à cet état alarmant de la psychiatrie si précieuse pour soigner les souffrances psychiques graves, lutter contre l’exclusion sociale des plus vulnérables et prendre en compte le malaise dans la civilisation, le temps est venu d’un changement de paradigme : non pas de savoir ce qu’est la maladie mentale mais ce que veut la psychiatrie selon la formule de Steeves Demazeux. C’est donc la politique plutôt que l'épistémologie[7].
Déjà Lacan avait formulé : “L’inconscient c’est la politique” dans le sens où l'inconscient n'est pas qu'une affaire intime ou familiale, il est tissé par les structures collectives et le langage de l'Autre. Les psychanalystes ont à se positionner pour défendre et démontrer l’idée de la singularité du sujet et comme le déclare Freud : « Les hommes sont forts tant qu’ils défendent une idée forte »[8].
[1] Dépêche du Forum des Psys, n°13, Lundi 27 juillet 2026 , forumdespsys.blog
[2] Cf. Demazeux S., Misère de la psychiatrie, Paris, PUF, 2026.
[3] Jaigu F. “Les Ingénieurs du mental”, Forum des psys, n°1, mai 2026, p. 17.
[4] Freud S., “Contribution à l’histoire du mouvement psychanalytique”, Paris, Payot, 1966, p. 119.
[5] Miller J.-A., “De l'utilité sociale de l’écoute”, Le Monde, 29 octobre 2003.
[6] Cf. Demazeux S., Misère de la psychiatrie, op.cit.
[7] Lacan J., Le Séminaire, livre XIV, La logique du fantasme, texte établi par J.-A. Miller, Paris, Seuil, 2023, p. 317.
[8] Freud, “Contribution à l’histoire du mouvement psychanalytique”, op.cit., p. 149.



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