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Ce qui échappe du pouvoir de la parole




Jocelyne Huguet-Manoukian
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Né en 1926 à Poitier d’une famille bourgeoise de médecins, d’un père chirurgien, et d’une mère fille de chirurgien, Michel Foucault rencontre très jeune le docteur René Morichau-Beauchan, ami très proche de la famille, professeur de psychiatrie à Poitier. Beauchan fut le premier médecin français correspondant de Freud dès 1910. Il est attesté par Foucault lui-même, que, dans son enthousiasme pour la psychanalyse, cet éminent psychiatre l’entretenait de sa correspondance avec Freud et lui lisait, en les commentant, les textes des organes officiels de l’association internationale de psychanalyse envoyés par Freud. Beauchan écrivit plusieurs articles élogieux sur la psycho-analyse, ce qui est unique dans la France de l’époque. Foucault découvrit ainsi fort jeune, et de toute première source, en allemand, l’œuvre de Freud. Les documents concernés sont les premières archives de Beauchan qui les lui léga personnellement en 1951. Foucault découvrit alors ce qu’il appelle « une incroyable psychopathologie, la folie, une maladie qui se présente dans l’ordre du langage, qui ne guérit pas avec le bistouri et le médicament mais avec la parole, pire elle guérit en faisant parler le fou ! »[1]. Cela apparut à ce jeune homme à la fois « scandaleux et scintillant », en conséquence de quoi cette découverte, dit-il, « l’a profondément retenu ». Pourtant, tout en suivant l’évolution et la portée de la psychanalyse, il s’en tiendra résolument à distance pour s’en passer. C’est sans doute pour cela qu’il faut le lire, dans cette nécessité qui l’a retenu, de ne jamais rester indifférent à la psychanalyse.

 

Foucault fait remonter à 1947, alors qu’il était étudiant, sa première rencontre avec Lacan. « Depuis ce jour de 47 où vous parliez de l’identification, je vous ai lu comme un de ceux qu’il faut aujourd’hui, absolument entendre, si j’ai « échoué il n’y va que de ma défaillance .../... Ce que j’ai fait[2] n’aurait jamais pu l’être sans vous »[3]. De son côté Lacan qualifiera Foucault « d’ami lointain » avec qui il a cependant une étroite correspondance. Il recommandera vivement, le 31 mars 1965, à son auditoire de lire Naissance de la clinique, en particulier pour l’usage qu’il y fait des questions en rapport entre l’œil, la vision et le regard qu’il aborde la même année dans le séminaire XIII, « L’objet de la psychanalyse »[4]. Foucault est présent le 18 mai 1966 pour écouter Lacan faire référence à son commentaire sur les Ménines de Vélasquez. Lacan met en évidence l’objet petit a comme central par rapport au célèbre tableau, en regard de la topologie du sujet divisé et du fantasme inconscient. Au- delà de la représentation de la représentation que serait censé figurer ce tableau, Lacan, loin de l’élégante description foucaldienne, bien qu’en appui sur elle, manipule concrètement la fonction de la perspective pour décentrer la place et la fonction du regard du sujet piégé dans ce tableau renversé qui inclut le regard captivé du spectateur qui n’y voit rien ! Leur rencontre suivante se fera lors d’un exposé de Foucault sur le thème « qu’est-ce qu’un auteur », auquel Lacan assiste trois ans plus tard. Il précisera à l’occasion sa divergence avec Foucault sur la question du sujet de l’époque structurale qui, loin de se présenter, comme le propose Foucault, sur le plan de la négation, est au contraire particulièrement dépendant de ce que Lacan a tenté d’isoler sous le nom de signifiant. Après les éloges sur la première partie de l’œuvre de Foucault, Lacan ne fera plus aucun commentaire sur la suite de ses travaux[5].

 

Qu’est-ce que la folie ? Quelle est « la sombre appartenance de l’homme à la folie », qu’en est-il de l’expérience de transgression qu’elle a représentée pendant des siècles ? « La folie commence là ou se trouble et s’obscurcit le rapport à la vérité. C’est à partir de ce rapport en même temps que de la destruction de ce rapport, qu’elle prend son sens en général et ses formes particulières. Voilà la thèse de Foucault.

En décembre 1973, Foucault traite des questions sur le pouvoir psychiatrique et il fait des trouvailles en lisant les archives des récits cliniques des tenants du traitement moral. Il découvre notamment une cure psychiatrique d’un certain Mr Dupé, consignée entre autres par François Leuret, l’homme du traitement moral, celui qui a la mauvaise réputation de punir un peu trop. Foucault qualifie les dialogues qu’il engage avec Mr Dupé de truqués. Le professeur Leuret use d’un langage impératif. Est-ce vraiment un dialogue ? C’est l’usage du discours du maître qui ne craint pas de menacer le patient de la douche chaque fois que la réponse ne convient pas, qui ordonne la soumission à la loi générale, mais pousse également à un énoncé nouveau pour l’époque : celui de la vérité biographique.

Or parmi les fous que Leuret livre à la postérité, il y a la petite histoire d’une femme qu’il cite pour parler, non pas d’un traitement, mais de l’incurabilité. Foucault la cite pour la beauté du dialogue ! Nous l’évoquons ici pour les questions cruciales que cet extrait pose dans la pratique clinique.

 

« Comment vous portez vous Madame ?

– La personne de moi-même n’est pas une dame, appelez-moi mademoiselle, s’il vous plait ?

– Je ne sais pas votre nom, veuillez me le dire ?

– La personne de moi-même n’a pas de nom, elle souhaite que vous n’écriviez pas.

– Je voudrais pourtant bien savoir comment on vous appelle, ou plutôt comment on vous appelait autrefois ?

– Je comprends ce que vous voulez dire. C’était Catherine X, il ne faut plus parler de ce qui avait lieu. La personne de moi-même a perdu son nom, elle l’a donné en entrant à la Salpêtrière.

– Quel âge avez-vous ?

– La personne de moi-même n’a pas d’âge.

– Mais cette Catherine X dont vous parlez, quel âge a-t-elle ?

– Je ne sais pas.

– Si vous êtes la personne dont vous parlez, vous êtes peut-être deux personnes en une seule ?

– Non la personne de moi-même ne connaît pas celle qui est née en 1779, c’est peut-être une dame que vous voyez là-bas...

– Qu’avez-vous fait et que vous est-il arrivé depuis que vous êtes la personne de vous-même ?

– La personne de moi-même a demeuré dans la maison de santé de... On a fait sur elle et on fait encore des expériences physiques et métaphysiques... Voilà une invisible qui descend, elle veut mêler sa voix à la mienne. La personne de moi-même n’en veut pas.

(elle la renvoie doucement.)

– Comment sont les invisibles dont vous parlez ?

– Ils sont petits impalpables peu formés.

– Comment sont-ils habillés ?

– En blouse.

– Quelle langue parlent-t-ils ?

– Ils parlent le français. S’ils parlaient une autre langue la personne de moi-même ne les comprendrait pas.

– Est-il bien sûr que vous les voyez ?

– Assurément, la personne de moi-même les voit, mais métaphysiquement, dans l’invisibilité ; jamais matériellement, car alors ils ne seraient plus invisibles.

– Sentez-vous quelquefois les invisibles sur votre corps ?

– La personne de moi-même les sent et en est fâchée : ils lui ont fait toutes sortes d’indécences...

– Comment vous trouvez-vous à la Salpêtrière ?

– La personne de moi-même s’y trouve très bien : elle est traitée avec beaucoup de bonté par M. Pariset. Elle ne demande jamais rien aux filles de service...

– Que pensez-vous des dames qui sont avec vous dans cette salle ?

– La personne de moi-même pense qu’elles ont perdu la raison. »

 

À ce moment de ses recherches, Foucault tente une description du rapport au pouvoir disciplinaire de l’asile via la rencontre entre le patient et le médecin. Or ce cas va à l’encontre de sa thèse. Bien sûr, dès lors que se constitue l’individualité administrative médicale, il ne reste à cette patiente que « la personne de moi-même ». Mais Foucault, en quête de saisir le rapport du sujet à la vérité, fournit un exemple indicatif sur le plan clinique d’un autre rapport au langage et à la vérité, ce dont Foucault a témoigné par ailleurs dans sa thèse en rendant hommage à Freud d’être celui qui a « restitué la possibilité d’un dialogue avec la déraison »[i]. On peut dire que la personne de moi-même a littéralement et logiquement donné son nom en entrant à la Salpêtrière. Le donner, c’est le perdre ! En revanche elle peut en témoigner. C’est sans aucun doute salutaire pour ce sujet lorsque nous suivons la logique sans faille de ce dialogue. Au cœur de l’institution asilaire, il y a donc la possibilité inédite d’une parole subjective. On peut lire ce document comme l’émergence d’un éclair de vérité pour un sujet interné, au moment même où l’idée d’incurabilité positionne de manière contingente Leuret en interlocuteur curieux et non plus en psychiatre savant, hanté par l’idée de corriger les erreurs de ses patients.

Foucault a assisté à des présentations de malade. Cet exemple témoigne, à son insu, de l’importance de la subversion éthique qui sera introduite par Lacan avec la psychanalyse dans cet exercice rigoureux de dialogue avec les patients, qui donne une toute autre consistance à la clinique psychiatrique, une clinique où le pouvoir du psychiatre n’est pas de mise dans la rencontre.



[1] Voir « une vie, une œuvre, Michel Foucault ou les enjeux de la vérité, 1926-1984, émission de Christine Goémé et Evelyne Fremy, émission diffusée sur France Culture le 07/07/1998.

[2] Foucault fait probablement référence ici à l’histoire de la folie.

[3] Ornicar, Lacan Redivivus, Navarin Éditeur, 2021, p 208.

[4] Jacques Lacan, Le Séminaire, livre XIII, « L’objet de la psychanalyse », 1965-66, inédit.

[5] Michel Foucault, Qu’est-ce qu’un auteur in Bulletin de la Société française de philosophie, 1969, n°3 , p 104, réédition Littoral, n°9, Juin 1983 et Michel Foucault, Dits et Écrits, Tome 1, p 789,821, Gallimard, 1994. Lacan prend la parole après de nombreuses interventions réagissant à l’exposé de Michel Foucault.

V M. Foucault, Folie et déraison, histoire de la folie à travers les siècles, Paris, Plon, 1961, p 428.

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