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Chronique(s) en psychiatrie




Evangelia Tsoni
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EN GUISE DE SCÉNARIO – imaginé bien sûr. Un jeune, « décompensé » à ses 19 ans, est depuis régulièrement hospitalisé. Amené à l’hôpital par la police dans les mêmes conditions : consommation de stupéfiants, interruption du traitement médicamenteux, agitation sur la voie publique. Sans borne, il fait son entrée à l’hôpital via les urgences avec des gestes et des propos « déplacés ». Vu son agitation, il se retrouve dès son transfert à l’hôpital en service fermé à l’isolement. Débordé par une jouissance à laquelle il se donne corps et âme, ce jeune répète être quelqu’un de grand, pas encore reconnu à sa juste valeur. Il demande systématiquement un ballon pour « s’entraîner ». Demande qui agite justement le corps soignant : « on a peur de prendre le ballon dans la figure chaque fois qu’on entre dans la chambre » …


SÉQUENCE 1. Réunion du service : le psychiatre-référent du jeune répond aux inquiétudes des soignants exposées au cours de la réunion : « Il veut jouer avec son ballon. Il a cinq ans dans sa tête ; il est déficient, psychotique ». Équipe pas vraiment rassurée – même si le pauvre reste un enfant dans sa tête, il joue bien au ballon et il sait bien viser quand il se sent contrarié ou même pour rigoler – mais bon… même s’il n’y a pas de casque pour protéger la tête des soignants, soyons patients jusqu’à que les médocs fassent leur effet. D’ici là, on lui explique qu’il ne joue pas au ballon en présence des soignants et s’il n’arrive pas à comprendre et qu’il y a danger imminent, on le prive de son ballon…


SÉQUENCE 2. Une semaine après : réunion du service. Agitation des soignants autour de ce même patient. Le psychiatre-référent, d’un air sérieux, prend la parole. Il dit qu’il faut prendre de décisions concernant ce jeune à la suite de révélations qu’il a faites auprès d’une soignante avec laquelle, semble-t-il, il a un lien de confiance. Ladite soignante prend la parole à son tour : ce jeune, dans un élan de confidentialité, lui a confié qu’il est « un grand dealer ». Agitation dans l’assemblée, approbations et contestations : « il consomme et c’est même lui qui vend des drogues à nos patients ». Son référent-psychiatre enchaîne : « en effet, ce jeune est très intelligent », « il est un grand manipulateur », « il faudra prendre des mesures ». Et soyons cliniquement précis : « il est psychopathe, la psychiatrie ne peut rien pour lui ». Prenons des mesures alors : sortie imminente avec son traitement en mains. Or, soyons pragmatistes, il ne prendra pas son traitement qui ne peut rien faire par ailleurs pour le « côté psychopathique de sa personnalité ». Et la prochaine fois qu’il vient : chambre d’isolement et sortie dès qu’il se calme et que le toxique ne fait plus effet. Fin de la discussion. Il faudra que tout le monde soit au clair pour qu’il n’y ait pas de clivage dans l’équipe… Dans tout cela, les essais d’une psychologue de dire que ce jeune a un certain sens d’ironie corrélative à sa structure et que lors de moments d’angoisse et de crise, il se raconte et se dit « grand », s’alimentant d’un imaginaire riche d’éléments disparates de son histoire, est balayé avec indulgence. 

INTERMEZZO I. Incompréhension de la part de la psychologue. Elle ne comprend pas, mais c’est sûrement dû au fait qu’elle est étrangère. Difficile pour elle, du fait de ses origines, de saisir les nuances de la langue de Molière et, d’autant plus qu’elle est aliénée par le discours psychanalytique. Impuissante et petite – et en effet elle fait à peine 1 m 50, il y a une objectivité mesurable qui dépasse son sujet – elle ne peut rien y opposer qui puisse être entendu, même si elle essaie de parler leur langue qui lui est, néanmoins, familièrement étrangère. Or, elle est grecque d’origine – et même si elle perd son latin, elle tient à sa langue-mère –, et s’interroge-t-elle naïvement : « comment est-ce possible qu’un ψυχοπαθής[1] (même si elle est loin d’être convaincue du « non-diagnostic » posé, étant plus classiciste dans cet exercice et ayant plutôt apprécié chez ce jeune l’ironie de la schizophrénie, entre autres détails), … passion (pathos) de l’âme (psyché) et/ou celui qui pâtit de l’âme…, ne soit pas l’affaire de la psychiatrie ? ».

Elle ne comprend pas… le psychiatre, très appréciable par ailleurs et très efficace comme prescripteur, connaît ce jeune depuis longtemps… Qu’est-ce qui cloche ?


SÉQUENCE 3. Le retour du « psychopathe ». Quelque temps après, la police le ramène, dans les mêmes conditions. Mesures déterminées mises en place durant la réunion : chambre d’isolement en attendant qu’il se calme. Le ballon lui étant refusé, le jeune commence à écrire dans sa chambre d’isolement ; il écrit partout… sur les murs, sur les bouts de papiers, des mots qui riment, des jeux des mots insensés d’humour décalé… plutôt « pas adapté » avec des gestes et des clins d’œil qui vont avec… qualifiés aussi de non-adaptés par le corps soignant. La psychologue continue à aller dans sa chambre d’isolement pour parler avec lui, on ne comprend pas trop pourquoi, par ailleurs… c’est peine perdue.


SÉQUENCE 4. Sortie à peine deux semaines après son entrée. De la chambre d’isolement chez lui. Sortie avec un rendez-vous proposé par sa psychologue et la prochaine date de son injection à l’hôpital. Pas de psychiatre nommé. À quoi bon par ailleurs ? « Pas d’espoir », « on n’y peut rien ». Dès sa sortie chez sa mère, il part aussitôt, se jetant lui-même à la rue et laissant en un message à sa psy : « je ne viens pas vous voir ; je n’ai plus d’espoir ; je suis un poison ; personne ne veut de moi ». Il erre sans rien et sans donner de nouvelles à personne, à part le lendemain de sa sortie où il se présente chez son père qui ne lui ouvre pas la porte – ce jeune y est, pour autant, habitué – car son fils est trop agité… Il est amené aux urgences mais il fuit aussitôt et disparaît. Ce fait est évoqué pendant la réunion du service comme preuve qu’on ne peut rien pour lui : pas d’espoir, son côté psychopathique a pris le dessus…


SÉQUENCE 5. Ce jeune se présente aux urgences six jours après sa sortie, demandant de parler à sa psychologue même s’il faut se faire hospitaliser : « il a perdu l’espoir et il veut le retrouver »…

INTERMEZZO II. Le délire du sujet est une tentative de guérison, reconstruction de ce qui a été effondré laissant le sujet en panne, suspendu, perplexe et angoissé. Or, le délire dans l’institution serait-il une réponse pour apaiser l’angoisse d’une équipe qui se retrouve démunie et qui patauge par manque de moyens matériels et d’appuis théoriques qui donneraient du sens à son travail et lui permettraient de réfléchir sur ces patients qui nous laissent perplexes et désarmés, qui nous frustrent en se montrant peu dociles et nous dérangent ? Et si on n’a pas à attaquer directement le délire du sujet, comment se positionne-t-on, en étant seul, face au délire d’une institution qui exclut des soins ceux, même peu nombreux, qui ne s’y plient pas ? Impossible… Or, « la clinique » n’est-elle pas « le réel en tant qu’impossible à supporter », constat qui ouvrirait une fenêtre donnant accès à ce qu’il y ait du possible ?


[1]  Sans entrer ici dans le débat, la psychopathie est un terme à usage médico-légal, décrit dans les années 70 en termes de conduites psychopathiques par H. Flavigny.

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