Comme si c’était une science exacte !



« Comme si c’était une science exacte ! » Tels furent les mots avec lesquels j’entendis une personne extérieure au milieu psy accueillir l’arrêté du 10 mars 2021 relatif à la profession.

Ainsi, on établirait que la parole d’un sujet équivaut à un diagnostic qui lui-même équivaut à un trouble cérébral, qui lui-même équivaut à un type de rééducation, réglé à la manière d’un mode opératoire prescrit par un protocole. Une science exacte se définit comme une science qui répond parfaitement, sans écart, aux résultats attendus. Qu’est-ce à dire si ce n’est, dans le champ de l’écoute et de la parole, prétendre, avec plus d’aplomb que de raison, qu’un sujet est un organe, et que ce qui se joue pour lui n’est que « compétence à rééduquer », morceau de corps à remodeler, performance à évaluer. La pensée à rééduquer ? Pari risqué, pari pas sans conséquence. Aujourd’hui et depuis le 10 mars, il me semble qu’il y va d’une nécessité de mobilisation, pas tant psychanalytique que civile, politique, et c’est celle-là même qui me fait poser cette question : une fois le sujet disparu, quel objet le psychologue fabriquera-t-il ?

Avant que cet arrêté n’entre en vigueur, j’en rencontrais déjà les méfaits ; c’est peut-être même, j’irai jusque-là, un objet de travail constant. Le discours de la science, associé au discours capitaliste, pousse les institutions vers une pratique comptabilisée, organisée à partir de signifiants maîtres non repérés comme tels. « Victime », « dysphorie de genre », « hyperactif », voilà trois items parmi d’autres, au nom desquels on budgétise désormais. Ces signifiants pris comme des vérités à ne pas interroger peuplent et orientent les discours, les pratiques, les existences, non sans dégâts. Quand ils ne sont pas interrogés, mais circulent à travers la machinerie du protocole et de la réponse préconçue, ils se fixent, et ainsi ne savent que se reproduire et se multiplier à l’infini. Sans analyse et sans perplexité, si le protocole me fait entériner un diagnostic à partir de quelques signes, ce même diagnostic se verra transférer sur autant d’autres d’où je perçois les mêmes signes. Cette logique fondée sur « un étonnant bricolage théorique en équilibre instable »[1] (expression empruntée à Jacques-Alain-Miller au sujet de la théorie du genre dont découle aujourd’hui ladite dysphorie) fabrique du symptôme et allonge les listes d’attentes dans des institutions où l’on entend consécutivement, si on y prête l’oreille, sourdre le malaise. Nous n’avons plus de temps, nous sommes menacés d’engloutissement sous les demandes toujours plus nombreuses.

Valider la consistance de tels signifiants « pour tous », c’est enterrer le vivant. Pourtant, écrit J.-A. Miller, « là où on est des personnes sexuées, des “êtres” et non pas des organes, ni des cellules ou des chromosomes, de formule universelle, il n’y a pas. »[2] Forclore le sujet, sa parole, sa surprise, son invention, son originalité, la singularité de son inconscient qui se soustrait à tout protocole, c’est se fourvoyer dans une formule universelle inexistante et courir le risque de produire de graves conséquences. De fait, ce n’est pas tant pour servir la cause de la psychanalyse qu’il faut croire en l’inconscient, mais pour se permettre de maintenir un cap vivant, pour briser l’inertie des signifiants maîtres qui font le lit de l’aliénation de chacun à sa propre langue, et dont la psychanalyse sait la chance de pouvoir sinon s’en passer, du moins en desserrer l’étau. Si les psychologues ne peuvent plus, dans les institutions, laisser place à une autre écoute, un autre dispositif, une attention toute particulière apte à renverser la donne, qui le fera ?

[1] Miller J.-A., « Ouragan sur le “Gender” ! », Lacan Quotidien, n°925, 24 mars 2021, disponible sur internet.

[2] Miller J.-A., Marty É., « Entretien sur “Le sexe des modernes” », Lacan Quotidien, n°927, 29 mars 2021, p.5, disponible sur internet.

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