top of page

Tu ne parleras point




Préfacé par Franck Bellivier, Psychiatrie et psychologie du futur[1] est un ouvrage collectif écrit par des experts de différents horizons orientés par les neurosciences et par des métiers de recherche qui y sont liés comme l'intelligence artificielle, le numérique, etc.

Marion Leboyer, Raymond Rey, Guillaume Fond, Michel Lorca qui signe la postface, sont tous liés à la Fondation FondaMental [2], qui présente le livre ainsi : « réunissant les contributions de spécialistes francophones de premier plan, ce livre propose une exploration rigoureuse et prospective des approches cliniques, scientifiques, technologiques et éthiques qui façonneront la santé mentale de demain [3] ».

On s’attendrait à un examen rigoureux établissant un bilan comparatif avec ce qui a présidé jusqu’ici aux destinées de ladite santé mentale. Ceci est évacué au profit des « perspectives thérapeutiques prometteuses[4] » basée sur une approche clinique associée à l'essor fulgurant des neurosciences, des technologies numériques et de l'intelligence artificielle, pour une approche holistique du patient, mais de patient il n’en existe plus, sa parole est forclose, réduit qu’il est à ces machines distributives d’informations. Éradiquer la parole, donc le sujet, est la condition nécessaire à la réalisation de ce projet, c’est ce que nous allons démontrer.

Le but des experts est d'identifier les personnes atteintes ou à risque d'un trouble, prédire leur pronostic et éclairer les stratégies du traitement, en améliorant le rapport coût- efficacité[5].

La référence est la médecine de précision[6]. Il s’agit de trouver des éléments objectifs, c’est à dire mesurables, quantifiables, d'où la recherche de marqueurs, qui croisés, permettront d’établir des signatures, pour aboutir à « un phénotypage profond [7] », auquel s’associera un psychophénotypage qui « vise à établir des liens entre les caractéristiques psychologiques et comportementales d’une personne et ses prédispositions génétiques[8] ». Il s’agit là d’une idée, disent les auteurs, autrement dit d’un axiome, qui devient réalité[9]. On « utilise des données recueillies à partir de smartphones, des dispositifs portables, applications mobiles et réseaux sociaux pour évaluer et surveiller les états mentaux des patients […] »[10]. S’ajouteront à cela les données recueillies via les plateformes de santé mentale, ainsi que les informations durant les séances avec un psy via l’IA[11].

Se construit un système qui vise à éradiquer les fonctions de la parole, à la rabattre sur la fonction de communication, à ôter tout le vivant du langage. De même que l’on nous promet les biomarqueurs, on cherche des marqueurs signatures spécifiques d’un trouble, d’une maladie, dans les propos des patients : les linguomarqueurs[12].

Un exemple : une personne qui a été prise dans l’attentat du Bataclan témoigne ; on entend sa tentative de venir cerner l’impensable, l’indicible, mais ce qui intéresse les experts c’est tout autre chose. « Pauvreté de l’expression, défaut de production, mots bouche-trous » sont autant de jugements qui se retrouvent dans la façon de procéder. Le discours est réduit à des signes, vidé de toute intentionnalité, pur objet linguistique dont on forclos le sujet ; en regard du propos, dans la marge, sont inscrits les signes suivants : répétitions, perceptions, énoncés incomplets, verbe de mouvement, durée, lieu, partie du corps, énoncé incomplet+métaphore, partie du corps+mort+répétition[13]. Avec le « deep learning et machine learning » et l’informatisation « il sera bientôt possible d'associer les linguomarqueurs à un indice clinique de patients à risque de développer une maladie schizophrénique bipolaire, afin de traiter préventivement ceux qui le nécessitent et ne pas sur-médiquer les autres.[14] »

Les chapitres sur la thérapie prônent le patient virtuel pour la formation, l’alliance du psychanalyste et de l’IA, laquelle pourra même grâce à des applications comme ChatGPT, se substituer au thérapeute[15].

Nous sommes dans la mise en place d’un monde Orwellien, rendu possible par un panoptique de Bentham généralisé, permettant la mise au pas, au nom de la santé mentale et du bien, défini par un savoir d’experts. 

Le projet développé dans ce livre considère l’être humain comme un objet. Sa réalisation passe par la dissection de tout ce qui peut composer les éléments d’une vie, et pour cela il faut éradiquer le vivant que la langue transporte, en transformant les sujets en machines à alimenter les machines. Aucune intention n’est supposée aux propos dits, aucune énonciation ne peut exister quand l’humain est ainsi réifié. 

C’est aussi un danger pour la santé ! Nous sommes face à la folie d’obtenir des êtres sains mentalement, laquelle s’accompagne de la folie de les traiter, de corriger voire d’éradiquer leurs manifestations qui sont toujours jugées négatives. La parole dévoyée, forclose, la jouissance elle, sera à la fête, n’en doutons pas, et les patients en paieront le prix sans jamais pouvoir inventer, en s’appuyant sur le transfert, de solutions voire un savoir-y faire. Le mesurable, quantifiable, computationné, aboutira à l’invention de nouveaux troubles, nous en avons déjà l’annonce dans le livre[16]. Les perspectives de traitement par l’éducation thérapeutique, l’utilisation d’agents conversationnels, en plus des médicaments et des interventions intracérébrales, transforment le sujet en animal de laboratoire, assouvissant la haine de l’Autre.


[1]  Auxéméry Y., et Mallet J., Psychiatrie et psychologie du futur, édition Ellipses, 2005.

[2] Et ses satellites comme PEPR PROPSY

[4] Bellivier F., Psychiatrie et psychologie du futur, op. cit. p.9.

[5] Cf. Ibid., p. 27.

[6] Cf. Ibid., p. 29.

[7]  Ibid.

[8] Ibid., p.107.

[9] Cf. Ibid., p. 118.

[10] Ibid., p. 111.

[11] Cf. Ibid., p. 41 et p.83.

[12] Ibid., p. 41.

[13] Ibid., p. 60.

[14] Ibid., p. 61.

[15] Cf. Ibid., p 392 et suivantes.

[16] Cf. Ibid., p. 50.










bottom of page