« Ils veulent devenir heureux »
- Sarah Camous-Marquis
- il y a 22 heures
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« Ils aspirent au bonheur, ils veulent devenir heureux et le rester » ; ce constat de Freud dans Le Malaise dans la civilisation est des plus actuels, notamment avec les nouvelles approches thérapeutiques. Cependant, ce programme était – et reste – « en conflit avec le monde entier ». Ce n’est que « comme phénomène épisodique » que survient le bonheur ; nous en avons « seulement un sentiment de tiède contentement ». En revanche, « Il y a beaucoup moins de difficultés à faire l’expérience du malheur. [1]» Freud s’attarde sur l’une des défenses contre cette souffrance qui consiste, « à l’aide de la technique guidée par la science, à passer à l’attaque de la nature et la soumettre à la volonté humaine. On travaille alors tous au bonheur de tous[2] ». La stratégie n’est pas nouvelle, mais elle est aujourd’hui largement déployée dans la Psychiatrie et la psychologie du futur[3] , comme on peut le lire dans l’ouvrage du même nom. La promesse est des plus séduisante : avec la technique et la science, exit la souffrance et ladite « maladie mentale » !
Psychiatrie du futur
En 1930, quand Freud publie Le Malaise dans la civilisation, la technique – bien que loin des avancées actuelles – est en plein essor. Moteurs, lunettes, appareils photographiques, téléphoniques, permettent à l’homme d’accéder à ce que « même le conte de fée respecterait comme hors de portée[4] ». Un siècle après l’écrit freudien, voilà l’homme armé de multiples outils technologiques dans son combat contre la souffrance. Il rêve d’une psychiatrie augmentée pour se rêver lui-même augmenté ; libéré de ce moins du manque – qu’aucun objet ne vient combler –, et de cet en-trop de pulsion – qui traverse son corps et affecte sa langue. Le voici hyper connecté, captant « en temps réel » les signaux de son malaise, comme on peut le lire dans l’article « Le phénotypage digital en psychiatrie : principes, méthodes et applications [5]». La psychiatrie de demain avance ainsi son artillerie numérique : les smartphones et autres montres connectées en sont les « outils clés », enregistrant « diverses données, y compris les schémas de mobilité, les interactions sociales, et l’utilisation des applications »[6]. Prédire la dépression avec l’utilisation des réseaux sociaux : le futur programme de santé mentale ?
À grand renfort d’objectivité et de précision, le signifiant « soin » a quasiment disparu de l’article précité, glissant vers celui de surveillance. « Surveiller et prévenir », voilà le nouveau « mot d’ordre[7] ». Grâce aux gadgets en tout genre, la « surveillance continue » est un jeu d’enfant auquel le patient lui-même donne son consentement – espérant gagner, enfin, le ticket promis pour le bonheur.
Dieu-prothèse
L’« homme est devenu, pour ainsi dire, une sorte de dieu-prothèse, passablement grandiose quand il met en œuvre tous ses organes auxiliaires, mais ils ne font pas partie de son corps et lui donnent à l’occasion bien du fil à retordre [8] ». Si l’homme peut désormais voir au-delà de la perception, tout mesurer et tout chiffrer, chaque fascination inclut son point aveugle. Freud rappelait que « Nous ne régirons jamais complètement la nature, notre organisme […] restera toujours une machine précaire, limitée dans son adaptation et son action. [9] »
L’homme est fondamentalement inadapté, parce qu’il est un être parlant et que le langage parasite son corps. En faisant fi de Thanatos, de la pulsion d’autodestruction, non seulement les hommes ne sont pas plus heureux en 2026 qu’en 1930, malgré les progrès inimaginables prédits par Freud, mais ils sont même d’autant plus malheureux qu’ils ignorent que le ratage est de structure ; prenant l’impossible pour de l’impuissance. À se mirer dans l’image de dieu, l’homme nourrit sans le savoir la force obscure qui l’habite.
[1] Freud S., Le Malaise dans la civilisation, Le Point, Paris, 2010, p. 64-65.
[2] Ibid., p. 66.
[3] Auxéméry Y., Mallet J., s/dir, Psychiatrie et psychologie du futur, Paris, Ellipse, 2025.
[4] Ibid., p. 87.
[5] Cf. Psychiatrie et psychologie du futur, p. 102.
[6] Cf. Psychiatrie et psychologie du futur, p. 106.
[7] Miller J.-A., « L’orientation lacanienne III, 6 », enseignement prononcé dans le cadre du département de psychanalyse de l’université Paris 8, Leçon du 14 janvier 2004, inédit.
[8] Freud S., Le Malaise dans la civilisation, op. cit., p. 87-88.
[9] Ibid., p. 79.