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o-o-o, a-a-a

Dernière mise à jour : il y a 1 jour

I’m gulping up Freud  [1]

Virginia Woolf 



Juste après la boucherie de la « Grande Guerre » qui marqua l’aube du XXème siècle, Freud, grand-père d’un petit bonhomme de 18 mois, se faufile dans la nursery – on peut se demander ce qu’en penserait l’esprit soupçonneux de notre temps – Freud donc, insensible à l’outrage et animé d’un authentique esprit scientifique, observe, écoute, enregistre, lit et ordonne ses notes en fonction de ses travaux précédents. 

Son intérêt pour ce qui anime un être vivant et parlant est toujours en éveil. Chaque sujet répond de façon singulière à l’énigme qu’il incarne.  

Freud a découvert son propre inconscient par la voie de ses rêves. Il a pu l’explorer dans l’espace de sa correspondance avec son ami Wilhelm Fliess. Il ne cessera plus de remettre en jeu tout ce qu’il aura déduit de son expérience, au vu de ce qui se présentera comme nouveau. 

Il recueille donc les données immédiates qui s’offrent à lui comme terrain d’expérimentation, en la personne d’un bambin haut comme trois pommes qui chancelle et balbutie ; il se met à l’écoute, pendant des semaines : « l’enfant […]ne prononçait que quelques rares paroles compréhensibles et émettait un certain nombre de sons significatifs que son entourage comprenait parfaitement […], surtout, il ne pleurait jamais pendant les absences de sa mère, absences qui duraient parfois des heures, bien qu’il lui fût très attaché […] Cet excellent enfant avait cependant l’habitude d’envoyer tous les petits objets qui lui tombaient sous la main dans le coin d’une pièce, sous un lit, etc. et ce n’était pas un travail facile que de rechercher ensuite et de réunir tout cet attirail du jeu. En jetant loin de lui les objets, il prononçait avec un air d’intérêt et de satisfaction, le son prolongé o-o-o qui, d’après les jugements concordants de la mère et de l’observateur, n’était nullement une interjection, mais signifiait le mot « Fort » ( loin. ) ». [3]

Ainsi, Freud s’aperçoit que cet enfant n’utilise ses jouets que pour les envoyer au loin, ce qui se trouve confirmé par une observation nouvelle : il a, cette fois, une bobine en bois et assis par terre, en tenant le fil dans sa main, il la lance avec beaucoup d’adresse par-dessus le bord de son petit lit bordé d’un rideau, la faisant ainsi disparaître. « Il prononçait alors son invariable “o-o-o” », tirait sur le fil la bobine pour la faire réapparaître, la saluant « cette fois par un joyeux “Da !” (“Voilà !”) ».

Le grand-père en conclut que l’enfant invente ici un jeu, et que ce jeu est complet car il comporte une disparition et une réapparition. Il confirme dans une note en bas de page cette interprétation : un jour, la mère rentrant tard à la maison fut saluée par l’exclamation : « Bébé o-o-o-o », inintelligible, jusqu’à ce que l’on pût s’apercevoir que cette longue absence de la mère avait poussé l’enfant à se faire disparaître lui-même. De fait, Freud le surprit un jour face à un miroir installé à sa hauteur dans sa chambre, faisant disparaître et réapparaître son image et en scandant l’apparition et la disparition avec les mêmes sons.

Freud va jusqu’à dire que l’enfant, grâce à ce jeu, trouve un procédé pour éloigner de lui et transformer la douleur que l’absence de sa mère lui cause. Il va s’en « dédommager » en reproduisant activement la scène de la disparition et de la réapparition. On peut donc penser que « le fait de rejeter un objet, de façon à le faire disparaître, pouvait servir à la satisfaction d’une impulsion de vengeance à l’égard de la mère et signifier à peu près ceci : “va-t’en, je n’ai plus besoin de toi” »[3] . Dans ce dispositif vieux de plus d’un siècle, l’objet inanimé qu’est la bobine représente un être vivant et parlant pour un autre. Lacan a proposé d’appeler cet être un parlêtre.

Pour nombre de nos contemporains l’extraordinaire développement et les pouvoirs de la robotique et, parallèlement, des neurosciences suffiraient à démontrer que la psychanalyse serait périmée. 

Pour d’autres, dont nous sommes, cette évolution ne fait que donner plus de pertinence à la découverte freudienne, qui accompagne le malaise dans la civilisation nommé par Freud il y a à peine un siècle. Depuis, des générations de psychanalystes exposent les résultats de leur expérience qui ne cesse pas de se renouveler. Sans illusion devant le malaise qui s’accroît – diffusion des nouveaux gadgets non moins que des instruments d’une domination des corps et des esprits par les moyens de l’informatique –, les freudiens veillent sur le renouveau et l’inventivité que le discours analytique suscite et véhicule ; ils poussent à une élaboration continue et au partage de celle-ci. Attentifs au désir qui peut animer quelqu’un de se repérer dans ce monde inquiétant à plus d’un titre et d’y donner un sens à sa vie, ils s’écartent de la tendance à la quantification et la normalisation des « comportements » que l’universalisation et la mondialisation produisent, privilégiant la subjectivité de chacune et chacun. 

Le temps où un robot équivaudrait à un parlêtre, voire le représenterait ou serait supposé agir dans son intérêt n’est donc pas advenu, sinon dans le fantasme de quelques-uns et leurs rêves, ou leur volonté de puissance capable de transformer de vraies prouesses techniques en fausses promesses thérapeutiques. 

Raison de plus pour ne pas céder aux sirènes du « progrès ».




[1]  Woolf V., The Diary of Virginia Woolf, Édition Anne Olivier Bell, Volume 3, p. 249. « Je dévore Freud », alors qu’elle se dit dans un « état de confusion totale et l’esprit en lambeaux », Journal intégral, La Cosmopolite, Stock, 1915-1941, p. 1417.

[2] Freud S., « Au-delà du principe du plaisir », Essais de psychanalyse, Petite bibliothèque Payot, février 1970, p. 16. 

[3] Freud S., « Au-delà du principe du plaisir », op. cit., p. 18.






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