La cause du sujet
- Clémentine Cottin-Guilbert
- il y a 1 jour
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De 1915 à 1917, Freud prononce à l’Université de Vienne, 28 conférences destinées à un public “profane” afin de faire part à ses auditeurs de ses découvertes concernant la psychanalyse. Dans la seizième conférence intitulée “Psychanalyse et psychiatrie”, Freud introduit son public à la compréhension des phénomènes névrotiques, toujours à partir de son expérience auprès des patients, de leur écoute, de ce qu’il a pu observer et en élaborer. D’emblée, à partir des critiques auxquelles il est confronté de la part de ses “adversaires” dans le champ de la médecine, il nous donne des pistes pour y répondre.
Il a d’abord l’idée que ce que l’on appelle la “polémique scientifique” est fort stérile, particulièrement parce qu’elle est toujours pratiquée sur un mode hautement personnel. Au cours de ses travaux, Freud a pu modifier, transformer ses vues sur des points importants de sa théorie, en fonction de ce qu’il observait chez ses patients et il en a toujours rendu compte publiquement. Malgré tout, certains de ses détracteurs n’ont jamais pris connaissance de ses corrections et ont continué à le critiquer sur des thèses qui n’étaient plus d’actualité pour lui. D’autres, au contraire, interprètent ces changements comme un manque de fiabilité. Nous percevons là que les critiques qui lui sont adressées sont au-delà du contenu même de ce qu’il soutient. Cela ne va pas sans faire écho aux attaques particulièrement virulentes dont la psychanalyse fait l’objet aujourd’hui, celles-ci instrumentalisant des données scientifiques au profit d’une idéologie.
Que peut-on faire alors face à ces critiques ?
Freud s’est évertué à ne pas répondre à ces attaques sur le même plan que ses adversaires, c'est-à-dire à ne pas se justifier. Sa ligne de conduite, qui est aussi son éthique, fut de construire ses doctrines à partir de son expérience auprès des patients. Il fut le premier à considérer la valeur de leurs propos dans la compréhension des phénomènes psychiques. Une de ses réponses face à la critique fut donc de témoigner sans relâche de son travail, à savoir de ce qu’il découvrait et interprétait à l’écoute de ses patients.
Dans la poursuite de son texte, il évoque la question de l’étiologie des phénomènes psychiques et notamment celle du délire. A cette époque, le discours médical invoque essentiellement la notion d’hérédité pour expliquer la survenue de perturbations psychiques. Au-delà de cette explication, Freud nous invite à nous intéresser à l’expérience affective vécue du patient pour éclairer l’apparition de ses troubles psychiques. Mettre le focus sur l’expérience vécue nous éclaire sur une causalité « spécifique et immédiate », en lien direct avec le sujet, ce qu’il vit et ce qu’il peut en dire, plutôt que de se limiter à une étiologie héréditaire qu’il qualifie de « générale et lointaine ».
Cependant, c’est à la fin de sa conférence que Freud ouvre des perspectives pour sortir d’une confrontation médecine versus psychanalyse, en posant la question suivante :
Y-a-t-il, une contradiction, une opposition entre facteur héréditaire et expérience vécue ?
« Le facteur héréditaire contredit-il l’importance de l’expérience vécue ? »
En quoi, appréhender les symptômes d’un patient sous le versant biologique, héréditaire, neurologique, psychologique, impliquerait-il de ne plus s’intéresser à ce que vit celui-ci ? Quelle que soit l’étiologie de ce qui lui arrive, tout un chacun peut avoir, à un moment de sa vie, besoin d’en parler. En parler pour dire avec ses mots ce qui lui arrive, ce que ça lui fait, comment il le traverse et trouver des façons, toujours singulières, de s’en débrouiller et d’y répondre. La médecine et la psychanalyse ne s’opposent pas, en cela même que leur objet d’étude n’est pas le même. La causalité à laquelle la psychanalyse s’intéresse est celle du sujet. Cette causalité ne s’attrape qu’en portant une attention particulière à ce qu’un patient peut dire de ce qui lui arrive. Aucune théorie quelle qu'elle soit ne pourra répondre à la place du sujet sur la façon de traiter ce qu’il traverse. Seule la psychanalyse permet ce travail et c’est en cela qu’elle est et qu’elle sera toujours d’utilité publique.
[1] Freud S., « Psychanalyse et psychiatrie », Conférences d'introduction à la psychanalyse, Gallimard, Paris, 1999, p. 326.
[2] Ibid.
[3] Ibid.



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