Voulons-nous être des machines ?
- Lisiane Girard
- il y a 2 jours
- 3 min de lecture

Au forum « Les esbroufes de la HAS » organisé par l’École de la Cause freudienne le jeudi 12 mars 2026 [1], j’ai été frappée par l’omniprésence des machines dans le discours des différents intervenants, qui pour évoquer le fantasme d’être une machine, qui pour évoquer la machine vivante pour un autiste, qui pour démonter la machinerie de la HAS, qui pour rappeler le statut de pur symbolique mortifiant de la machine. Il est aussi une réalité que les machines sont omniprésentes dans nos vies : nous ne pouvons ainsi plus nous passer de nos smartphones qui recèlent nos photos, nos documents, nos réseaux sociaux, autant de fenêtres sur le monde pour qui sait regarder mais qui peuvent aussi enfermer et isoler. Les applications y compris en santé mentale prolifèrent, captant la tendance de fond, d’un monde offrant moins d’idéaux, saturé en objets, pousse-aux-addictions en tous genres. Et la boucle se referme sur le sujet en prise directe avec ses objets, applications comprises.
De tous temps, l’homme a eu un rapport avec les objets qu’il fabrique, l’appareillage du corps avec les objets pouvant parfois conduire à un processus d’hybridation, via des implants dans le corps. La nouveauté selon Jacques-Alain Miller, c’est qu’« il s’est produit quelque chose dans l’imaginaire de l’homme contemporain – se prendre pour une machine ou aimer être traité comme une machine »[2]. Il ajoute que « Le résultat est l’identification de l’homme à la machine, à la machine informatique, la machine à information »[3]. Rêver d’être une machine ou s’assimiler au fonctionnement de son cerveau-ordinateur est à lire comme une réponse à l’angoisse inhérente à tout sujet dès lors qu’il fait son entrée dans le langage. C’est symptomatique des embarras du corps et du désir.
Mais alors, quelles en sont les conséquences cliniques ? Est-ce que se penser comme un ordinateur neuronal procure un sentiment de la vie pour le sujet ou au contraire, cela l’assigne-t-il à être un pur objet ? Les modalités de traitement de l’angoisse par les sujets contemporains pointent un enjeu majeur pour la praxis.
Dans sa 32ème leçon des Nouvelles conférences d’introduction à la psychanalyse, Freud articule ainsi angoisse et vie pulsionnelle et fait de l’angoisse un principe organisateur de la vie psychique : moteur du refoulement, signal d’un danger libidinal, inhibiteur, créateur de symptômes et ouvrant possiblement la voie à la sublimation et au désir. Il constate également que « Plus nous pénétrons profondément dans l’étude des processus psychiques, plus nous reconnaissons leur richesse et leur intrication. Plus d’une formule simple qui nous semblait au début adéquate s’est révélée par la suite insuffisante. […]; ici, où nous traitons de l’angoisse, vous voyez que tout est en évolution, en mutation »[4].
Le work in progress initié par Freud s’actualise entre autres dans le CEREDA [5] dont le thème de recherche cette année est Les enfants et leurs objets. Ce thème ouvre à des questions mais aussi à des pistes face à la fascination pour la machine : ce que les sujets font avec leurs objets et comment le clinicien s’immisce dans cette relation entre l’enfant et l’objet, en se faisant partenaire au jeu de la vie avec l’enfant, pas sans les objets. Il s’agit de repérer la fonction de l’objet pour un sujet : l’objet vient-il le représenter, faire bord, donner une forme, permettre que le corps tienne ? Le séparer d’un Autre ? Est-ce une solution qui fait lien social ? Est-ce un réservoir de libido ? Un objet qui permet à l’enfant de manger, de dormir, de s’apaiser ? Qu’en est-il des objets du désir et de l’objet cause du désir ?
Le clinicien lui-même est en place de semblant d’objet pour que puisse advenir chez l’enfant un nouveau nouage sinthomatique [6] permettant un changement dans son rapport aux autres, à son corps et à ses pensées. Pas tout seul. Pas sans la présence des corps, ni le désir incarné du praticien.
[1] A voir sur YouTube : https://www.youtube.com/watch?v=kdB0LK4J5ic&t=2631s
[2] Miller J.-A., « Neuro-, Le nouveau réel », La Cause du désir, n° 98, Folies dans la civilisation, 2018, p. 112.
[3] Ibid, p. 116.
[4] Freud S., « Angoisse et vie pulsionnelle », Nouvelles conférences d’introduction à la psychanalyse, Paris, Éditions Gallimard, 1984, p. 125.
[5] Centre d’Étude et de Recherche sur l’Enfant dans le Discours Analytique.
[6] Le sinthome est un néologisme que Lacan a utilisé en 1975 pour décrire l'art de Joyce, en se basant sur un nouveau concept du symptôme qu'il avait introduit l'année précédente dans son séminaire intitulé RSI.



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