La taylorisation du travail des psychologues est en marche



« Les bureaucraties contemporaines, infectées de cognitivisme, ont décidé d’envahir l’espace de l’écoute et des thérapies par la parole, de l’occuper, et de le normaliser » ; il y aura bientôt quinze ans que Jacques-Alain Miller faisait ce diagnostic[1].

Reste que cette ambition a un préalable, qui concerne tout psychologue, quelle que soit son obédience. C’est ainsi que l’Inspection générale des affaires sociales (IGAS) peut s'atteler au démembrement méthodique de la fonction de psychologue. Dans son rapport de 2019[2], elle préconise la création d’un nouveau diplôme (DU) qualifiant le psychologue clinicien, et fait porter l’accent sur la nouvelle définition des « compétences nécessaires » dont celui-ci devra faire la preuve pour inscrire son action dans un contexte de soins médicaux, avec des partenaires opérant dans le « contexte de soins inter- et multi-disciplinaire » dans les domaines somatique et psychique.

Autant d’étapes, donc, manifestement conçues et ordonnées pour baliser la voie des normes à venir… Bien lisible après coup, ce but a une saveur amère.

En effet, c’est à bon droit que les cliniciens s’en émeuvent : l’université dispense depuis longtemps une formation en psychologie qui ouvre un large éventail d’orientations, parmi lesquelles celles, également plurielles, des psychologues cliniciens, et que ces formations sont déjà validées par des diplômes professionnalisant – vademecum nécessaire et suffisant pour travailler en institutions.

D’où vient donc que l’IGAS s’émeuve et s’oblige à produire le rapport précité, consacrant un chapitre entier à la réécriture des « conditions d’admission au remboursement par l’assurance maladie pour les psychologues cliniciens qui le souhaitent » ? Au nom de quoi les instances administratives peuvent-elles prétendre défaire tout un dispositif qui ne cesse de faire ses preuves depuis des décennies[3] ?

Pour les citoyens, les travailleurs et, parmi ceux-ci, les psychologues, cette très désagréable surprise fait symptôme. Ce symptôme porte un nom, bien connu puisqu’un nom commun en a dérivé : le taylorisme, dont le père n’est autre que Frederik Winslow Taylor, qui a durablement marqué et infléchi le développement industriel nord-américain. [4]

Les Principes d’organisation scientifiques[5] seraient donc le soubassement de notre actualité brûlante ? Voyez plutôt : « Le travail devant être fait suivant les lois scientifiques, il est nécessaire de diviser plus également qu’il n’a été fait jusqu’ici, la responsabilité entre la direction et l’ouvrier[6]» […] ; « la direction doit étudier et exécuter elle-même beaucoup de choses actuellement abandonnées à l’initiative de l’ouvrier ». Cette « coopération étroite, intime, personnelle, entre la direction et les ouvriers, est l’essence de l’organisation scientifique moderne[7] ». Entendez « psychologue » à chaque fois que vous lisez « ouvrier », le tour est joué, vous y êtes !

Taylor ne manque pas de rappeler que, jusque-là, les méthodes d’un ouvrier pour un même métier se transmettaient d’ouvrier à ouvrier par la tradition, et qu’elles n’avaient jamais été ni codifiées ni systématiquement analysées ou décrites. S’agissant du psychologue, sa formation universitaire et ses stages avaient cette fonction. Ayant fait l’état des lieux, Taylor définit donc le nouvel agenda de la direction, qu’il crédite de responsabilités également nouvelles : « Il lui faut, par exemple, rechercher les méthodes de travail traditionnelles employées à chaque époque par les ouvriers, les classer, les comparer, en déduire les règles, les lois et les formules qui doivent guider désormais les ouvriers dans le travail de chaque jour[8]».

On aura ici reconnu les études et rapports émanant des organismes et directions administratives : ARS, IGAS, Cour des Comptes, Sécurité Sociale, Académie de Médecine, etc., supports des nombreuses directives qui ont nouvellement installé dispositifs et plateformes. Et on aura saisi, au passage, la fonction « lettre volée » du taylorisme : il est partout, et nulle part, nul ne peut prétendre y échapper, pour peu que l’on veuille bien assimiler l’inconscient à un travailleur ordinaire.

Mais… il y a un os : l’inconscient n’est pas un travailleur ordinaire. Imprévisible et subversif, il est toujours prompt à rappeler qu’il n’y a pas de travailleur ordinaire. Il n’y a pas d’automatisme qui ne contienne des ratés. Tel, le corollaire embarrassant que personne n’ignore et que beaucoup nient. C’est à en faire cas qu’un certain nombre de psychologues se vouent, un par un, partout où ils exercent leur activité.

[1]. Miller J.-A., « « Le vainqueur inconnu de demain, c’est dès aujourd’hui qu’il commande » Lacan », Lettre mensuelle N°264, École de la Cause freudienne, Paris, Janvier 2008.

[2]. « Prise en charge coordonnée des troubles psychiques : état des lieux et conditions d’évolution », Rapport IGAS 2019-002R, p.43.

[3]. Richard C., « Quand 2+2=5, ou dégradation de la parole dans un CMPP », Psychologues freudiens, disponible en ligne.

[4] Nous renvoyons aussi le lecteur au dossier du Comité du 15 novembre-Villejuif. Francesca Biagi-Chai, René Fiori, Vincent Lucas, « L’industrialisation programmée dans tout le champ de la psychologie. Le rapport Cléry-Melin. Une reconnaissance au coût très élevé », Psychologues & Psychologies, Bulletin du Syndicat National des Psychologues, N°174, 2004.

[5]. Taylor F-W, Principes d’organisations scientifique, Paris, Hachette, 1927, reprint Bnf, traduction Jean Royer.

[6]. Ibid., p. 33.

[7]. Ibid., p. 34.

[8]. Ibid., p. 39.

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