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Au décours de La Zone d’intérêt, film de Jonathan Glazer. Une question de vie pas sans la mort.




Nathalie Georges-Lambrichs
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La Maladie humaine : sous ce titre l’écrivain italien Ferdinando Camón a fait le récit de ce qui l’a conduit, en 1984, à s’adresser à un psychanalyste, et de la cure qui s’ensuivit. Il a décrit ce que fut au présent sa psychanalyse et livré ce qu’elle lui a enseigné. On ne résume pas une œuvre. Contentons-nous d’y prélever un énoncé prémonitoire que le professeur Descola ne contredirait pas : « Plus l’homme devient homme et se différencie de l’animal, plus son mal s’aggrave. »

La question du mal rebondit quarante ans plus tard avec le chef d’œuvre de Jonathan Glazer focalisé sur le moment de la destruction industrielle de masse du groupe humain nommé les juifs. Dans un décor naturalisé à la Hopper, au bord du mur délimitant l’enceinte du camp de concentration d’Auschwitz-Birkenau, le réalisateur a installé une famille nazie. Une famille ? Oui, si l’on entend par là un couple et sa progéniture. Si l’on admet qu’un tel ensemble représente ou vaut pour tous, alors bienvenue au binôme que forment l’histoire et la sociologie. Mais ce n’est pas ce que nous montre, ce que fait entendre J. Glazer. Ces solitudes ne sont que les membres épars d’un corps qui n’existe pas. Elles sont déjà les rebuts de l’idéologie qui s’est emparée d’une nation et l’a flattée au point qu’elle s’est prise pour « le » peuple de l’univers. Chacune, éperdue, s’est figée, automatisée, accrochant au passage un objet comme pour s’amarrer et passer d’un instant à l’autre en silence. Si des mots, des rires, des soupirs s’échappent des bouches, ils restent là, en suspens dans l’atmosphère raréfiée, et ces bouches qui les ont émis restent muettes, béantes, comme si elles allaient absorber le paysage, fragile artefact qui n’existe pas davantage, recouvert des décombres ou des restes qu’a charriés et déposés le traitement des corps par la terreur, le gaz et le feu de l’enfer et ne parviennent pas à absorber les cris et les bruits que leur déchaînement produit.

Le film nous arrive et nous oblige à le voir. Il fait événement sans collectiviser, il affecte les spectateurs un par un, il fait parler vraiment, pas s’extasier ou s’horrifier. Il divise parfois, mais surtout il percute, fait sentir que ce qui a lieu, sur cette scène de cinéma déréalisée ou naturalisée, ce qui nous regarde et nous parle de nos lendemains qui chantent déjà.

La zone d’intérêt réunit deux signifiants freudiens : « zone », et « intérêt ». Dans le corpus freudien, la zone est immanquablement érogène ; quant à l’intérêt, ce n’est rien de moins que « L’intérêt de la psychanalyse », en allemand « Das Interesse an der Psychoanalyse », publié dans la revue italienne Scientia à la veille de l’assassinat de François Ferdinand, archiduc d’Autriche-Hongrie, à Sarajevo.

Aujourd’hui « zone » a enfanté « zoner », soit une autre manière de vagabondage ou d’errance généralisée, qui ne dit pas qu’on va, quand on zone, là-bas venant d’ici, mais qu’on est là, zonant, avec son corps qui se meut, dans un ensemble anatomo-géographique flou, aux frontières indistinctes. En silence ? Comment a-t-il fait, J. Glazer, pour concentrer dans ses images un silence si feutré, étouffant et compact, qui s’installe en vous et ne vous lâche plus, le silence de la mort qui accompagne les bruits des machines qui l’asservissent, l’anonymisent, l’anéantissent en tant qu’elle était, avant cette invention diabolique, le terme d’une vie digne du nom de mortelle ?

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