Les psy(ne) causent(plus)



Delphine Bourotte
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Témoigner de la situation alarmante des lieux d’hospitalisations et de consultations en psychiatrie publique tient à un devoir de prise de parole publique, pour nous, psychologues qui y travaillons.

À l’ère du démantèlement des services psychiatriques, du cadre déstructuré de travail et du désinvestissement général de la part des instances responsables des Finances publiques, nous assistons à des crises majeures, faisant suite à la pandémie qui avait déjà ébranlé la vie hospitalière. Une vague de démissions, de départs en masse dépeuple les services et en vide tout désir de travail. Pourtant, l’hôpital-entreprise poursuit sa course folle à la rentabilité et à l’appauvrissement des propositions psychothérapiques et du soin. Rien ne semble pouvoir arrêter la machine destructrice. Que peuvent les psychologues hospitaliers face à un réel catastrophique ?

Issue des Sciences Humaines, la profession se soutient d’un titre, d’une formation universitaire de 5 ans et permet un champ d’action et d’exercice vaste. Dans la Fonction Publique Hospitalière, le métier de psychologue s’appuie sur des fondamentaux, un socle commun, dont les statuts, définis réglementairement par décret en janvier 1991, garantissent « l’autonomie, la déontologie, le libre choix des méthodes et le temps de formation (le temps FIR, Formation-Information-Recherche) ». Jeune profession, elle a fait sa place dans les institutions, notamment par la pratique psychothérapique, assurée majoritairement par des psychologues cliniciens, auprès des équipes et des patients, démontrant les effets de la parole.

L’Université et le Politique ont fait émerger de nouveaux professionnels, qui ne se basent pas forcément sur la clinique, mais plutôt sur les sciences. À notre époque, où il s’agit moins de dire que d’évaluer, mesurer, rééduquer, normaliser, diriger, coacher, la fonction du psychologue a subi des remaniements. Mais ignorer des fondamentaux tant statutaires qu’éthiques a des conséquences. L’accès direct au psychologue, le temps de traitement de la demande et le temps de la psychothérapie ne sont plus unanimement défendus par les psychologues. Il y a un certain consentement à accepter de travailler sur prescription médicale, à renoncer au précieux « temps FIR » et à rogner sur l’indépendance professionnelle.

Dans les Centres Hospitaliers, on tend à gommer toute spécialisation psychiatrique, par le regroupement managérial, les fusions entre hôpitaux, imposant sa nouvelle règle capitaliste et pervertissant le soin. Cela a changé radicalement les pratiques, a entamé le travail en équipe et les possibilités de travail psychothérapique. La référence clinique et psychopathologique est supposément has been, tout comme la clinique psychiatrique. Les psychoses sont ravalées au rang de déficit ou trouble neurologique, des nominations nouvelles réduisent la souffrance psychique à une organicité. Silence, on compte – on ne diagnostique plus. On oriente à tout va, on dévalorise le statut de la parole, on vulgarise le métier et ses fondements, l’engagement et la responsabilité, tant du côté du psychologue que du patient. Sur les ondes, on en appelle à La Psychologie pour traiter le malaise sociétal, trompant quelque peu le public sur ce que peut être le traitement par la parole.

Ainsi, une idéologie d’un soin sans parole s’est infiltrée, amenant des pratiques scientistes et techniques, opposées aux pratiques cliniques qui jusque-là avaient fait leurs preuves. Sans en respecter le corollaire, elles tendent à dénier le psychisme, l’inconscient, la fonction des symptômes et la parole. La santé mentale, autre signifiant qui a annulé celui de maladie mentale, implique alors une politique du corps, soutenue par le Droit. Nos patients sont renommés usagers, ils consomment au marché des soins, et peuvent juger de la qualité hôtelière, noter leur degré de satisfaction ou bien porter plainte. Ce sont des individus, poussés à toujours plus-de-jouir, que l’on n’écoute plus dans leur singulière intimité.

La dépsychiatrisation et la désinstitutionalisation montrent leurs impasses et ravages. Des lits d’hospitalisation ferment régulièrement, à bas bruit, sans se préoccuper des destins de la détresse et la souffrance des patients, chassés vers le libéral ou le privé. Dans les CMP (centre-médico-psychologique), les listes d’attente des demandeurs règnent en maître, se passant parfois d’échanges cliniques, c’est l’ordre chronologique qui commande. Commande politique, administrative, comptable.

Miquel Bassols le formule ainsi : c’est la « loi du maître moderne occupé par la gestion de ce qu’on appelle « l’état de bien-être » mais qui apparaît très vite comme la loi folle du surmoi » [1].

Vers À quels dangers plus grands encore aurons-nous affaire demain si la clinique n’est plus au cœur de nos rencontres avec les sujets, leurrés et bernés par les discours contemporains ? Les mirages de la guérison, de la cure de jouvence, du bien-être, des thérapies pour tous, du droit au bonheur rendront plus malade encore.

Dans quels lieux vont trouver asile nos « fous », nos « malades », à qui vont-ils s’adresser demain ? Sans la permanence de la gratuité des consultations et des missions de service public, ils risquent d’être « Enfermés dehors », pour reprendre l’oxymore qu’Albert Dupontel a choisi comme titre son film de 2006.

Pourtant, le dispositif analytique reste, pour ceux qui s’y référent, une boussole pour le psychologue clinicien en institution, pour continuer à pratiquer et ne pas rester sans voie/x. La voie de la clinique psychanalytique, de l’écoute, de l’élaboration analysante et de l’interprétation. La voix de la pratique et de sa transmission quelle que soit sa forme, par des actes posés par des psychologues éclairés. Il y a une urgence vitale à défendre toute pratique de parole dans nos lieux d’hospitalités.

[1] Miquel Bassols, « Le système « psy » et son vide », La Cause Freudienne, n° 57, juin 2004, p. 24.

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