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Question des Psychologues Freudiens à Anne-Céline Lenfant, psychologue du développement.






Les entretiens des correspondants des PF en région se poursuivent avec l’interview de Anne-Céline Lenfant, qui nous parle des références qui orientent sa pratique. Si son intervention s’appuie sur la théorie du développement de Jean Piaget, on perçoit également l’apport de Lev Vygotsky, toujours actuel pour saisir l’impact des intéractions sociales dans l’apprentissage chez l’enfant. Pour rappel, il s’agit d’un psychologue russe, qui a exercé entre 1925 et 1934, et dont Lacan a évoqué les travaux  en 1964 dans Le Séminaire XII pour interroger le rapport que le sujet entretient au langage.




Anne-Céline Lenfant, vous êtes psychologue du développement au sein d’un SESSAD DITEP, pouvez-vous nous présenter votre pratique?

Je rencontre des enfants et adolescents sans déficience intellectuelle, dont la pensée est empêchée par des conflits psychiques perturbant leur socialisation et l’accès aux savoirs scolaires.

Je propose un espace de médiation cognitive, un lieu où l’enfant peut passer d’une pensée fragmentée ou défensive à une pensée qui peut s’adresser.

La visée de mon accompagnement est animée par mon désir de proposer à chacun la possibilité de découvrir ses potentialités, pour faire grandir son intelligence.


Qu’est-ce qui vous oriente dans les prises en charge?

J’utilise la médiation cognitive pour soutenir les processus intellectuels. Je suis inspirée par cet énoncé de Piaget : « une structure se conserve et s’enrichit par le jeu même de ses transformations. »[1] Cela résonne avec ce que je peux être, pas toujours mais parfois, un instrument qui médiatise le lien de l’enfant à l’expérience d’apprentissage. Des jeux d’esprits, des jeux de mots ou de chiffres, ou encore des supports de médiations cognitives mettent en évidence les procédés cognitifs engagés par l’enfant.


Dans la rencontre avec ces enfants, est-ce que l’apport de la  psychanalyse peut vous être utile?

La psychanalyse soutient ce que j’appellerais une éthique de la rencontre.Mon expérience auprès de ces jeunes m’a enseigné en effet que même une séance techniquement bien construite, ne suffit pas à réduire une difficulté avec les savoirs. Quelque chose semble résister, dont j’ai finalement décidé de tenir compte et même d’en faire cas.

L’enfant est un être de langage, traversé par son histoire, ses défenses, ses mots. Ce n’est pas un « mécanisme défectueux » à réparer.

Dans ma rencontre avec l’enfant, l’appui de la théorie psychanalytique est devenu essentiel pour ma pratique. Elle m’apprend à passer de l’observation à l’écoute.

Je participe depuis quelques années au groupe de recherche du Centre d’Étude et de Recherche sur l’Enfant dans le Discours Analytique ce qui m’offre un cadre pour mettre au travail le sens de ma pratique : rencontrer un enfant dans sa singularité, entendre ce qu’il dit, accueillir son savoir.

Ainsi, la technique vient au service de la rencontre et non l’inverse.


Pourriez-vous éclairer votre propos par un cas de votre pratique?

Thétian, 11 ans, est présenté par ses enseignants comme un élève refusant de se soumettre à la demande scolaire. Je lui propose un exercice de remédiation cognitive centré sur l’inclusion. Il s’agit de placer trois croix par rapport à un cercle : une à l’intérieur, une à l’extérieur, une sur la limite. Thétian dessine un cercle, puis, à ma surprise, trace une ligne horizontale qui le coupe en son centre. Ensuite, il place ses croix et dit : une croix au-dessus du trait « c’est celle de dedans », la deuxième croix sur le trait ajouté, « c’est celle sur la limite », la troisième croix il la dessine en dessous du trait « c’est celle qui est dehors ». Le raisonnement est cohérent : les règles logiques sont établies, l’espace est structuré, les relations entre les éléments sont créés. Ma surprise est dans son invention de cette ligne supplémentaire tracée : Thétian crée un trait de coupure, institue un dedans et un dehors selon ses propres règles. J’interroge : « pourquoi ce trait -là ? » Il répond : « C’est comme ça qu’on sait où mettre les croix, et elles ne se mélangent pas. » En me laissant enseigner par lui, j’apprends comment il situe les choses, comment il fait avec le dedans et le dehors et je repère sans le saisir tout à fait l’importance qu’il donne au fait « que ça ne ne se mélange pas».


Pour conclure, pourriez-vous dire comment votre pratique s’est construite?

Choisir d’accompagner les enfants en souffrance dans leur rapport aux savoirs scolaires, ne va pas sans y être impliquée. Ma pratique s’est façonnée au croisement de la médiation cognitive et de l’appui à une approche psychanalytique, c’est-à-dire une approche du sujet, pour être présente à l’enfant, faire « raisonner » sa singularité, accueillir ce qui résiste et ouvrir la voie à une transformation. Dans cette alliance entre technique, éthique de la rencontre et désir de faire « advenir » l’enfant sujet, se situe le sens de mon travail.


[1] Piaget J., « Genèse et structure en psychologie de l’intelligence »,  Six études de psychologie, Denoêl-Gonthier, 1971, p.164-181.



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